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dimanche 5 avril 2020

De la légèreté... avec Lexomil...


Marina TsvetaevaVivre dans le feu.

Elle m'inspira ce petit haïku :

Avec Cioran, vous achetez la corde...
Avec Marina Tsvetaeva, vous montez sur la chaise...
Avec Beckett, vous hésitez...

jeudi 2 avril 2020

Ce sont les femmes qui distribuent le bonheur...


Marcel Lévy, La Vie et moi, chronique et réflexions d'un raté, Editions Phébus libretto.💖

samedi 28 mars 2020

Une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air...

(c)Elisa Leonelli
16.4.92     Minuit 39
Jour funeste. J’ai toujours mis à profit le trajet jusqu’à l’hippodrome pour passer en revue mes martingales. C’est que je n’en ai pas loin de sept à ma disposition. Mais, cette fois, je me suis planté sur toute la ligne. Rassurez-vous, j’ai pour principe de ne perdre ni la boule, ni mes boules avec les canassons. Le genre flambeur, très peu pour moi. Les années de misère m’ont rendu prudent. Si bien que, vu mes mises, on peut s’abstenir de tirer le canon quand je touche le bon numéro. N’empêche que, sur la durée, j’aurai eu plus de flair que de déveine, même si j’y ai perdu un-peu-beaucoup de ma précieuse vie. Car là-bas, c’est votre durée de vie qu’on assassine. Un exemple, la deuxième course d’aujourd’hui. Comme il restait trois minutes avant que les chevaux soient admis dans leurs stalles de départ, les jockeys les ont freinés dans leur ardeur. J’ai cru alors – au diable, la raison – que le temps agonisait sous mes yeux. Quand vous aurez, comme moi, dépassé les 70 balais, vous ne supporterez plus qu’on gaspille la moindre de vos secondes. Inutile de me le rappeler, je sais fort bien qu’en venant ici je me place, sans y être contraint, dans cette douloureuse situation.
À une époque, j’avais pris l’habitude de filer en Arizona pour voir courir les lévriers en nocturne. Voilà des organisateurs qui savent y faire. Le temps de se rincer la dalle que déjà une autre course démarre. Pas de suspensions de trente minutes. Gloup, gloup, et hop, c’est reparti. On se sent bien. Dans la fraîcheur de la nuit, dans le feu de l’action. Impossible de penser qu’un connard quelconque viendra vous prendre la tête pendant que vous attendez, peinard, la prochaine. Et quand tout se termine, vous tenez la grande forme. Ne vous reste plus qu’à vous imbiber en chicorant votre nana le reste de la nuit.
Par comparaison, les chevaux, c’est l’enfer. Je me referme sur moi. Ne jacte à personne. Vaut mieux, d’ailleurs. Certes, les employés du pari mutuel me connaissent. Faut bien qu’en me pointant à leur guichet, je remette en marche les cordes vocales. Avec les années, ils ont appris à manœuvrer le client. Ne manquent pas de doigté, pour la plupart. Le commerce des hommes les a gratifiés, selon moi, d’une certaine dose de perspicacité. Il ne leur a ainsi pas échappé que l’immense majorité de la race humaine ne saurait se comparer qu’à un conglomérat de sous-merde. N’empêche que je garde mes distances avec ces fins psychologues. D’autant qu’en ne prenant conseil que de moi-même, je finis toujours par toucher un gagnant. Aussi bien je pourrais rester chez moi et téléphoner mes paris. Une fois ma porte verrouillée, je m’amuserais à peindre ou à… ce que vous voudrez. Mais il faut que je mette le nez dehors, afin de me convaincre que presque tous les humains ne sont qu’un ramassis de tocards. Ah, s’ils avaient le désir de se corriger ! Hé, ma poule, tu vires con, ou quoi ? Sérieusement, il y a autre chose dehors – il y a que la mort m’y obsède moins, car on se sent si hébété en compagnie de ses frères bipèdes qu’on en oublie de penser. Voilà quelques semaines, j’avais emporté avec moi un carnet de notes, histoire de jouer l’écrivain entre deux courses. Projet irréaliste. Là-bas, l’atmosphère est toujours étouffante, lugubre, comme dans un camp de concentration pour lequel on se serait, de surcroît, porté volontaire. Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. D’ailleurs, lorsqu’on boit en écrivant, ce ne sont pas les mots mais les murs qui dansent. Au fond, peut-être que l’enfer existe ? Si oui, qu’on y réserve ma place. Et vous savez quoi ? N’y manquera aucun poète, tous liront leurs œuvres, et je serai bien forcé de leur prêter attention. Oui, je me prendrai en pleine gueule leur ostentatoire afféterie, leur surabondante autosatisfaction. Tel sera mon enfer s’il s’en trouve un quelque part un cercle de poètes bavant à l’infini…
Toujours est-il que la journée a été particulièrement affreuse. Ma martingale, qui d’ordinaire fonctionne plutôt bien, m’a lâché. Les dieux avaient brouillé les cartes. Dénaturant la marche du temps et m’expédiant dans quelque machine à décerveler. À ceci près cependant que le temps n’est fait que pour être gaspillé. Comment d’ailleurs pourrait-il en aller autrement ? On ne roule pas toujours à tombeau ouvert. Parfois, il faut savoir freiner si l’on souhaite redémarrer. Tantôt je décroche la lune, tantôt je sombre dans un trou noir. Dites-moi, est-ce que vous avez un chat ? Voire plusieurs ? Eh bien, mes mignons, contemplez-les et voyez combien ils en écrasent. Jusqu’à vingt heures par jour. Et regardez comme ils sont beaux. Ils savent qu’il est inutile de s’exciter sur quoi que ce soit. Excepté leur gamelle. Quitte à tuer, dans l’intervalle, un plus petit que soi. Quand les forces du destin se liguent contre moi, je m’oblige à observer un chat. J’ai le choix puisque j’en héberge neuf. Il me suffit de fixer mon attention sur l’un d’entre eux plongé dans un profond sommeil, ou à demi éveillé, pour que je torde le cou à l’angoisse. L’écriture passe aussi par les chats. Elle se nourrit de notre mutuel face à face. Ils me décompressent. Sans que j’aie besoin de m’y attarder. Juste le temps d’être en mesure de rebrancher les circuits et d’emballer derechef le moteur. Je n’arrive pas à comprendre les écrivains qui décident de laisser tomber. Comment supportent-ils la vie ensuite ?
Bref, aujourd’hui, désolation et putréfaction suintaient de partout là-bas mais, sitôt franchie la porte de mon chez-moi, j’ai su que, selon toute vraisemblance, j’y retournerais le lendemain. Vous vous demandez ce qui explique cette contradiction ?
La force de l’habitude sans doute, cette routine qui guide nos pas. Un endroit où aller, un truc à faire. Le rail que nous suivons dès la naissance. Sortir de là pour entrer ici. Des fois qu’il y aurait quelque chose d’intéressant à reluquer. Le type même du rêve stérile. Il a été le mien du temps où je levais des filles dans les bars. Je me disais peut-être que celle-ci sera la bonne. Encore un réflexe routinier. Tenez, même pendant l’acte, je ne cessais de me répéter que je sacrifiais au train-train. Que j’exécutais le programme supposé être le mien. Mais, grotesque ou pas, fallait assurer. Et d’ailleurs, que faire d’autre ? Bon, c’est vrai, j’aurais pu dételer. Me laisser glisser sur la moquette et mettre les points sur les « i ».

Charles Bukowski, Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, Traduit par Gérard Guégan, © Éditions Grasset & Fasquelle, 1999.💖

jeudi 26 mars 2020

Votre premier amour...



Alexandre SoljenitsyneL'Archipel du goulag, Édition abrégée, Editions Points.💖

mardi 17 mars 2020

samedi 14 mars 2020

Par la grâce de cette musique ruisselante...

Gaïto Gazdanov
"(...)
   Quelques temps plus tard je me rendis au cabaret dont Suzanne m’avait parlé et que son mari fréquentait. Dans ma vie, il y a eu un certain nombre de choses auxquelles je n’ai pas pu résister : quelques livres dont, sitôt qu’ils me tombaient entre les mains, je ne m’arrachais plus; le visage d’une femme que j’ai vu devant moi pendant quelques années, dès que je fermais les yeux, où que je me trouvasse et quoique je fisse; la mer en faisait partie également, et la neige et la musique enfin, chantée avec accompagnement de guitare ou d’orchestre : les cahots d’une chanson tzigane avec sa tristesse poignante, ou la mélancolie d’une romance russe. J’en connaissais par coeur les paroles, souvent incongrues et ridicules, impensables dans aucun poème digne de ce nom : ces séparations, ces rêves, ces enchantements, ces chaînes, ces départs, ces fleurs, ces champs, ces larmes et ces regrets, qui froissent le bon goût; pourtant, derrière ces mots, on percevait une tristesse slave, invincible, par la grâce de cette musique ruisselante, sans laquelle le monde ne serait pas tel que je l’avais créé. Ce charme singulier et désespéré se dégageait de la mélodie qui évoluait en spirale, dépassait, à chaque nouvelle progression, les émotions effleurées auparavant qui s’essayaient, dans un effort pénible et vain, à suivre les notes qui s’éloignaient et s’envolaient lentement. On songeait aux arbustes qui — par un temps orageux où ce qui n’a pas été créé immobile se laisse irrésistiblement emporter — ploient sous le vent comme s’ils s’efforçaient de le rattraper. Cette plainte musicale suscitait également les images d’un monde révolu qui s’inscrivaient dans cette période allant de la fin du XIXe au début du XXe siècle, lorsque le temps s’écoulait lentement et que l’histoire d’une seule passion, même insignifiante, pouvait remplir une vie entière. Elle faisait surgir des impressions lointaines : des champs d’été et des jardins au clair de lune, l’odeur des fleurs et du foin, l’éclat bleuâtre de la neige cassante comme du verre, les cochers, les chevaux, les arcs des limonières, les grelots, les ombres sonores qui font parvenir jusqu’à nous des souvenirs qui ne nous appartiennent pas, de personnes depuis longtemps disparues et que nous n’avons jamais connues. Mais surtout, cette musique provoquait un épuisement sensuel très particulier, auquel se mélait une rage sans objet qui n’était comparable à rien. Dans cet état, il arrive qu’on agisse comme on ne doit pas le faire, qu’on prononce des paroles qu’il ne faut pas dire, qu’on cède à la tentation irrésistible de quelque erreur irréparable."

Gaïto Gazdanov, Chemins noctures, p.250-251, Editions Viviane Hamy.💖

On peut aussi remplacer "musique" par "littérature"...

mardi 10 mars 2020

En attendant Fonfonse...

Viens de paraître...
Un gamin de Paris devenu auteur populaire. « Le soleil ne brille jamais autant qu'un matin de levée d'écrou. » Alphonse Boudard avait acquis dans ses années de galère le goût des choses simples. Né de père inconnu et d'une mère qui le confie dès la naissance à un couple de paysans, il a vécu l'humiliation et la misère sous l'Occupation, avant de rejoindre la Résistance et de participer à la Libération de Paris. Il n'aura ensuite de cesse d'échapper aux usines auxquelles il était destiné, et ses mauvaises fréquentations le conduiront une première fois en prison - dont il sortira gravement malade. Pendant près de dix ans, il alterne les séjours dans des cellules putrides et les salles communes de sanatoriums guère plus engageantes. Il y connaîtra la plus noire débine et les mauvais traitements. Mais il y croise aussi les vedettes des faits divers de l'après-guerre et y lit les meilleurs auteurs, qui lui permettent de s'échapper de ses six mètres carrés de béton. Au fond du trou, entre deux hostos, deux interrogatoires, deux condamnations, il trouvera la force de devenir écrivain en publiant La Métamorphose des cloportes (1962), devenu un classique du film policier. Deux romans, La Cerise (1963, prix Sainte-Beuve) et L'Hôpital (1970), vont faire de lui un des auteurs les plus populaires de son époque. Premiers jalons d'une autobiographie qui est aussi un tableau sans fard de la France. Maître du bitume parisien (L'Argot sans peine, 1970), il avait décidé une fois pour toutes de faire rire ses lecteurs avec les plus terribles histoires. Mais Boudard, c'est aussi le dialoguiste de Gabin, de Lino Ventura... Un mémorialiste hors pair (Mourir d'enfance, 1995, grand prix de l'Académie française), des amitiés indéfectibles et le goût du bonheur dans les pires circonstances. Il meurt à 75 ans, après avoir lancé un dernier « Merde à l'an 2000 », comme un ultime coup de revolver avant de rendre les armes. Retour sur le parcours exceptionnel d'un gamin de Paris devenu un héros de roman et l'inventeur de sa propre vie.

Démêlant le vrai du faux de cette existence soigneusement romancée, Dominique Chabrol retrace le parcours d’un gamin de Paris devenu l’inventeur de sa propre vie – dont quelques-uns des personnages se nommaient Céline, Paraz, Gabin, Ventura, Simenon, Brassens, Audiard ou Nucéra.

Dominique Chabrol, Alphonse Boudard, une vie à crédit, Editions Ecriture, Janvier 2020, 464 pages.

Source
On en parle ICI & ICI.

"(...) Après le kinographe, on sirotait des alcools dans un club… Je m’emmerdais alors à dépérir. Douce pénombre, trompette sangloteuse… ça me fout le noir à l’âme… le vague ! Je manque de toc pour aller me remuer le prosinard sur la piste… “Tu ne sais pas t’amuser, mon coeur.” Petite concession au slow, c’est pas fatiguant… bien obligé…
“Tu danses bien quand tu veux, mon chéri…”
Je pensais que c’était préférable de faire carrément le julot… On passe relever ses compteurs… Quelques mandales, coups de pompe ! Plus de mon amour !... “Ta monnaie vite ! ton carbure salope, et retourne aux asperges, que je te revoies pas avant vingt sacs !” Simplicité, lignes pures… en maquerotage comme en Art, que ce soit net. Jadis j’aurais pu me lancer dans la carrière. Je n’avais pas vingt ans, ça se présentait comme des petits fours sur un plateau. A cette époque je préférais de Gaulle." (La Cerise)

"(...) mais dans l’ensemble elle se tenait de la fesse et du téton. Beau raconter ceci cela que le pognon ne fait rien à l’affaire, il lui avait tout de même permis de tenir la rampe avec le sport, les soins esthétiques… genre lifting… les onguents magiques… et surtout, mais cela elle n’en avait pas conscience, parce qu’elle n’avait jamais été soumise aux lois du Dieu Travail. Se décaniller du lit aux aurores… se faire coincer dans le métro entre les voyageurs repoussant de la gueule et des arpions… l’atelier qui bourdonne comme une ruche bien sûr… la cadence à tenir… la cantine où l’on se fabrique plutôt de la mauvaise graisse que la silhouette haricot vert de M’sieur Dior. Pour s’extirper de la mouscaille prolétarienne, lorsqu’on est belle môme, on peut éventuellement se mettre le cul en position de tirelire… D’ici que ça devienne un coffre-fort faut tout de même en écosser sérieux…" (Chère Visiteuse)

"(...)
- Fumez bandes de tantes ! C’est du belge !
Volte-face biroute en pogne. Il dirige son jet vers le Dodge... Il lissebroque haut... dru... glorieux... puissant !
- Et vive ma gaule ! Je vous encule tous !
Voila... Net et sans bavure... La stupeur passée, les G.I.’s se fendent de plus belle. Ils l’acclament... Bravo ! Hip ! Hip ! Hip ! Hourrah !... Eféfay ! Hourra Eféfay ! Calmement, il range sa chopotte, se reboutonne. Il peut l’exhiber, je reconnais... il est monté, l’adjudant Gaspard, impossible de ne pas tomber dans l’expression toute faite... comme un véritable bourricot !
[...] En érection ça doit effaroucher plus d’une gonzesse et pas que les fillettes pucelles... les mères de famille aussi, je suis sûr... jusqu’aux putes, il nous le dira par la suite... Certaines le remboursent dès qu’il leur présente son objet. Ça surprend un braquemart pareil sur ce mec plutôt petit, malingre, rabougri. Son blaze, d’ailleurs, lui va quart de poil. En argot, je précise pour les lecteurs tout à fait caves, les demoiselles snobs du Ranelagh, les provinciaux, les séminaristes... un gaspard c’est un rat.
(...)
Jeunot, tout vous est prétexte pour déconner à pleines marmites. La cause est entendue, n’importe laquelle... toc ! c’est la bonne ! Dans mon quartier... le XIIIe, c’était avant-guerre plutôt l’ambiance en casquette... Commune de Paris... L’Internationale et les meetings antifascistes. Les permanences Doriot-Déat n’avaient pas eu gros succès... non plus la légion contre le bolchevisme. L’idée me serait pas venue d’aller tâter l’aventure en uniforme vert-de-gris sur les bords de la Volga. Le Maréchal grand-papa gâteux, je le trouvais pas non plus très bandant... j’aimais pas son genre voilà tout. Peut-être court comme explication... n’allant pas très loin, ni profond... j’admets. Rétrospectif je devais me creuser à la Camus... vous baver des majuscules... ça me poserait parmi les élites. Je loupe l’occase délibéré. A dix-huit piges on s’engage beaucoup plus facile qu’à quarante, voila tout." (Bleubite)

Alphonse Boudard

dimanche 8 mars 2020

Mon pauvre papa...

1er juillet 1962,

   Nous revenions d’une visite chez notre cousine Simone. Je prends le Journal du Dimanche à la station Michel-Ange-Auteuil. Je jette un coup d’oeil en première page, vois l’annonce du suicide de Larminat, puis ce nom : René Julliard. Je me dis : “Tiens, qu’est-ce qu’il a encore fait ?“ Hélas, il était mort... Je reste là, pétrifié, un frisson, glacé dans le dos, n’en croyant pas mes yeux. “Informations page B...” Où est la page B ? Je tremble de tous mes membres, le papier tremble, les lettres se brouillent. J’ai envie de pleurer. Je pense à lui, à moi, je le plains, je me plains, je me sens comme lui. Roger Rudigoz est mort. Non, ce ne serait pas en première page. Pourtant, dans le fond, c’est pareil. Un homme qui me soutenait, qui croyait en moi, qui aimait ce que j’écris...
   Le métro arrive. Nous montons. Je dis à Annie : “Regarde.” Elle prend le journal. Aude lit pardessus son épaule. Nous nous regardons. “Mon pauvre papa, me dit Aude, tu n’as pas de chance.”
   J’ai envie de parler aux gens, de leur dire : “René Julliard est mort. Vous comprenez ? René Julliard...”
   Les stations défilent. On change à Opéra.
   Il y a quelques jours je lui écrivais : “Que le Destin vous protège !” Et lui, dans sa réponse : “Courage ! On gagnera !“
   Dire que j’ai publié Saute le temps, où je le couvre de brocards, juste l’année de sa mort !
   Il m’avait invité à déjeuner, puis il a été pris à droite, à gauche. Je l’ai revu. Il m’a dit : “Je n’oublie pas notre déjeuner.” J’aurais dû lui forcer la main. On devrait penser à la mort quand on est avec ses amis, ne pas perdre de vue le rideau qui bouge derrière les êtres que nous aimons.
   Que faut-il faire ? Dois-je aller demain chez lui ? Dois-je voir Mme Julliard  ? Mais que lui dire ? Qui va diriger la maison ? Qui va remplacer cet homme qui croyait en moi ?
   Je pense à moi tout le temps. Pour lui, la comédie est finie.
   Il est couché là-bas, rue de l’Université, où je lui ai écrit si souvent, et, la semaine dernière, deux ou trois fois par jour. Je n’écrirai plus jamais son nom sur les enveloppes.
   Je relis le journal, je le relis, j’approche la feuille de mes yeux ou bien je la regarde en tendant les bras. René Julliard est mort. Impossible de comprendre le sens de cette petite phrase. Impossible. Il y a là quelque chose qui m’échappe complètement.
   ... Annie vient me demander de l'aider à plier des draps. Je ne peux pas. Je les passe à Aude. Ces draps, ce soir, non, non, impossible !
   Furieux, mécontent, mécontent de moi, ne sachant que dire, qu’écrire, ne comprenant rien à rien, me répétant stupidement que Julliard est maintenant près de moi, qu’il me défendra, qu’il me sera favorable. Réaction de sauvage, de cannibale, de paysan, c’est inouï !
   Je me souviendrai de ce soir à Michel-Ange-Auteuil.
   ... Le 1er juillet, juste le jour de la proclamation de cette indépendance algérienne pour laquelle il a lutté contre vents et marées.
   Il est mort ce matin à dix heures. J’étais sur mon lit, rêvassant. Une belle lumière tombait de la fenêtre. Le ciel était bleu. Je regardais mes doigts de pied.

Roger Rudigoz, A tout prix, journal d'un écrivain, Editions Finitude.💖

samedi 7 mars 2020

La femme est le prisme de cristal...

Pitigrilli (Dino Segre)
(...)
   Il savait que les filles commencent par des retards de cinq minutes et finissent par des retards de quinze jours et même davantage. Toute la morale sexuelle, au fond, ne tend qu’à conjurer, chez les filles, le danger des retards.
(...)
  C’était une jolie femme. Elle avait dit être mannequin chez un grand couturier du quartier de l’Opéra. Fraîche, élégante, décorative, elle avait toutes les qualités requises pour faire une amante idéale. On ne peut vivre sans maîtresse à l’étranger. Celui qui ne réussit pas à en trouver une est obligé, au bout d’un mois, de retourner dans son pays.
   Celle-là était la femme qui ferait oublier la patrie, changer de résidence, renier votre nationalité.
  Dès qu’un homme seul arrive dans un pays étranger, il éprouve une désolante impression de solitude. La pensée revient, insistante, au paysage, aux rues, aux murs qu’il a quittés. Mais s’il rencontre une femme prête à se donner, elle constitue aussitôt pour lui un monde nouveau, une patrie nouvelle ; sa tendresse, sincère ou simulée, forme autour de lui une sorte de capsule protectrice. C’est une espèce d’exterritorialité, une sorte de droit d’asile. La femme est pour l’exilé un morceau de sa terre en terre étrangère. Le commissariat de l’émigration devrait instituer aux frontières un service de femmes pour les émigrants solitaires.
(...)
   La femme est le prisme de cristal à travers lequel il faut regarder les choses pour les trouver belles.
(...)
   Les femmes, dans notre coeur, sont comme les affiches sur les murs. Pour cacher la première, on colle par-dessus une autre affiche qui la recouvre entièrement. Peut-être que, sur le moment, quand la pâte est encore fraîche et le papier encore humide, à travers la seconde on continue d’entrevoir vaguement, par transparence, les couleurs de la première. Mais bientôt il n’en reste plus trace. Et lorsque la seconde se décolle, elles tombent ensemble toutes deux, vous laissant la mémoire et le coeur nus comme un mur.

Pitigrilli, Cocaïne, 1921, Editions Séguier.💖

samedi 29 février 2020

Toute une vie bien ratée...

(...)
  C’est bien parce que j’avais encore tout l’après-midi devant moi pour ne rien faire que je me suis laissé doucement glisser dehors tel un oursin se détachant de son rocher pour s’en aller vagabonder au gré des flots. Toujours il pleuvait à verse. Mais je préférais me faire saucer jusqu’à la moelle plutôt que m’esquinter l’âme à trimballer un parapluie ; n’ayant nulle part où aller, peu m’importait d’y arriver mouillé et je gardais ainsi entière ma liberté. Des idées un tantinet loufoques, inscrites à la craie dans ma folle cervelle, commençaient à se diluer sous cette bouillabaisse tombée des nues et me ruisselaient maintenant le long du cou jusqu’à me faire frissonner l’échine d’insouciance et de volupté. La pluie faisait flicflac au-dedans de mes souliers et ce curieux clapotis, aussi bizarre que cela puisse paraître, s’accordait bien aux petits morceaux de Bach qui parfois revenaient violoner dans ma tête. D’un trottoir l’autre, plus j’avançais dans la journée, plus je trouvais que mon système de me laisser flotter était parfaitement au point et l’ivresse du vide qui s’ensuivait vraiment me comblait au-delà de toute espérance.
  Quand j’ai regagné mes pénates et que j’étais à tordre pire qu’une serpillière, je me suis un bon moment senti un peu poète et cette étrange impression m’a rendu le coeur léger au point qu’il ne m’a pas paru utile d’user mes forces et mon temps à me sécher. J’ai simplement ouvert large la fenêtre pour laisser pénétrer les senteurs du soir, si particulières quand la terre est trempée, et ça faisait comme un parfum de pétunias relevé d’une pointe de pivoines ; ce mélange m’a semblé tout à fait propice à encore naviguer à la godille et rêvasser en diable jusqu’à nuit tombée. Ce que j’ai fait, mon Dieu, sans trop de difficulté.
  C’est quand le sloughi de la voisine s’est mis à hurler à la lune que la pluie soudain a cessé. Je me suis posé sur l’appui de la fenêtre, les guibolles ballant dans le vide, et dans le ciel des étoiles à tire-larigot me faisaient des clins d’oeil complices et les constellations, la Grande Ourse et le Dragon notamment, des petits signes amicaux. J’ai trouvé ça plutôt encourageant. Je venais d’échapper toute une journée à l’industrie, je m’étais soustrait des secondes, des siècles, aux soubresauts haineux du monde ; au mitan de ma vie j’avais en somme apprivoisé pour moi l’idée simple qu’il n’est pas plus mal d’avoir tout raté. Ce n’était pas rien ! Je suis allé me coucher, flottant toujours et bien fatigué.
Comme tout le monde.

Pierre Autin-GrenierJe ne suis pas un héros / Toute une vie bien ratée, p.167-169, Editions La Table Ronde / La petite vermilllon.💖

samedi 22 février 2020

La poisse, Antoine Gallimard et la Française des Jeux...


Ce matin, réveil pénible d’un pharmacien à la retraite qui de sa vie n’aurait seulement braqué une banque. C’est à l’aube qu’on exécute les condamnés, je me dis, et pourquoi donc ne pas se pendre ? Me traînant sur les rotules jusqu’à la salle de bains, ma tête fait soudain dans le miroir éclipse de Lune dans une flaque d’eau. Tu as le teint terreux d’un Robespierre au 10 Thermidor et le poil terne déjà saupoudré d’une fine poussière d’os, je constate un peu amer ; au fil des ans il a beaucoup plu sur la marchandise, forcément. D’un clic d’interrupteur j’abandonne au néant cette vision guère poétique de la bestiole et regagne, pou claudicant, la cuisine pour faire réchauffer une casserole de café de la veille, croquer aussi un carré de chocolat ce qui remonte le moral des troupes comme je l’ai lu tantôt dans un magazine de diététique auquel ma femme s’est abonnée dans le but de vivre le restant de l’éternité en bonne santé. Je casse deux oeufs dans une poêle à frire pendant que j’y suis ; à vouloir se pendre, autant se pendre le ventre plein je pense. Et puis, comme ça, reviennent tous les petits gestes mécaniques qui, à force de sempiternellement se répéter, vous achèvent le bonhomme plus vite que cheval bancal à l’abattoir municipal. On tourne le bouton du poste et c’est aussitôt une avalanche de catastrophes qui vous dégringole sur la coloquinte à vous glacer l’échine d’effroi. La guerre éclate en Balkhyrie ; au nord de Kiev, dans la nuit, le sarcophage de la centrale nucléaire de Tchernobyl vient de tomber en poussière ; le cours du concombre s’est littéralement effondré dès l’ouverture ce matin à la Bourse de Chicago. Alors je me dis que des banquiers, là-bas, peut-être sont encore plus malheureux que moi, ici, en ce moment et, en plus d’un sentiment de compassion, j’éprouve une certaine honte en pensant à mon projet de pendaison. Allez savoir aussi, avec ces infernales fluctuations des marchés financiers, où s’en trouve la cote de la cravate de chanvre au jour d’aujourd’hui ?

Des années-lumière de cela, il faut quand même que je vous dise, alors qu’encore gamin je baguenaudais en solitaire dans le petit bois à brigands de Chazalette, près le lieudit “Les Granges Rouges”, sur la commune de Claveisolles, je m’étais trouvé nez à nez, figurez-vous, avec un pendu. Je pouvais avoir sept ans à l’époque et cette découverte fondamentale valait bien pour moi celle de l’Amérique par Christophe Colomb : Sioux grimaçants, torse nu tatoué au couteau, coiffe de plumes et pagne, tels que nous les montrait Monsieur Moda, l’instituteur du CE1. Mon bonhomme se balançant là au bout d’une branche restait autrement impressionnant, lui : ses yeux de hareng saur exorbités de terreur comme dénoyautés par des fourchettes de bistrot en fer blanc, à eux seuls faisaient une de ces composition pathétiques de Chaïm Soutine que je ne connaissais pas encore ; trogne de poivrot violacée, il tirait une drôle de langue et son cou de poulet saucissonné par la ficelle achevait de lui donner cet air flapi qu’ont les pantins de chiffon accrochés à leur patère la farce terminée. J’avais vite reconnu ce pauvre bougre de Régis, valet d’écurie exploité par un métayer du voisinage et qui se livrait sans ménagement à l’ivrognerie mystique. J’avais fait pipi d’une petite queue branlante d’émotion contre le tronc de l’arbre, j’avais soigneusement remonté mes socquettes et j’étais rentré à la maison sans piper rien de l’affaire. Par la suite, plusieurs jeudis d’affilée j’allais, comme ça, voir en secret mon macchabée dans la forêt. C’est l’automne venu que des braconniers à la traque d’un sanglier sont tombés dessus : il n’en restait déjà plus que la moitié. La hulotte sans doute avait dévoré les yeux, d’autres bêtes des bois des morceaux de-ci de-là. Longtemps on parla de mon pendu le soir à la tablée, mais devant moi toujours à mi-voix ou, le plus souvent, en patois. Pour finir, les grands s’étaient partagé un bout de corde en guise de porte-bonheur au fond de leur poche ; ne m’était restée que la poisse de devoir désormais occuper tous mes jeudis aux jeux de con des abbés bricoleurs du patronage.

C’est ce souvenir têtu et lancinant qui me fouaillait la zone sous-corticale du cerveau alors que je m’enfonçais dans les bas quartiers de la ville, désemparé tel le pharmacien de Figueiras ne cherchant absolument rien et seulement préoccupé par l’idée d’en finir au pus vite avec cette existence de traîne-misère du porte-plume et ses 6% l’an de droits d’auteur hors taxe. Que ne suis-je, resté, jeune homme, dans les assurances où j’étais alors à deux doigts d’être nommé responsable du service “sinistres” avec appointements et primes y afférents ? Tu aurais aujourd’hui, je me dis, usé déjà plusieurs Bugattis, occuperais une de ces résidences bourgeoises du boulevard des Belges ; de jeunes enfants lisses et proprets en dégringoleraient le grand escalier, riant aux éclats comme cathédrales en plein soleil ; peut-être liraient-ils, le soir avant de s’endormir dans des draps frais, quelques pages de Philippe Delerm. Mais la vie est ainsi qu’en tout on ne décide de rien, bonheur ou infortune vous tombent sur le paletot comme d’eux-mêmes, l’usure et l’âge font le reste. C’est en ressassant sans cesse dans mon esprit ces sombres pensées et aussi le souvenir de mon pendu que je poussai en somnambule la porte du premier estaminet venu et m’accoudai au zinc. Moi et mes petits 6% on venait de décider, tout de go, de se payer quand même un double café calva et d’envisager plus à fond la situation. L’endroit était borgne et peu fréquenté à cette heure indécise de la matinée, c’était le lieux d’exil parfait pour se laisser aller à une profonde et sérieuse rêverie.

Pourquoi étais-je si impatient de vivre et fringant comme chien fou à l’époque des sunlights et des planches où, en compagnie de Vivier et Wetterwald, je battais le bocage de Trouville à Granville, de Coutances à Falaise, retroussant le coeur des midinettes et déchaînant hourras et bravos lorsque nous attaquions “So far away from Montana” au rythme enjoué de Christian Belhomme au piano mouillé ? Au Théâtre de la Presqu’île nous avions pris pour habitude de briser chaque soir quelques bouteilles de bordeaux sur le pavé devant l’entrée, cette fantaisie ayant pour effet, nous l’avions ainsi décidé dans notre délire, de placer le spectrale sous les plus favorables auspices et d’en faire un véritable feu d’artifice. Entrain et jeunesse, notre fougueux talent aussi, pourtant suffisaient ; un grain de franche gaieté ne nous semblait toutefois superflu mais plutôt bien utile pour passer la rampe et assurer sous les ovations le triomphe de la soirée. Cette gaieté qui seule préserve des pesanteurs intempestives du temps qui passe, empêche de pleurnicher et rend fort et léger. Aujourd’hui, finie la comédie et toute gaieté en allée, c’est à la mélancolie que m’entraîne ma rêverie et je me demande par quelle naïveté j’en suis arrivé à malaxer maintenant des mots dans le vain espoir de trouver un sens à l’existence.

Divaguant ça et là sans but d’une ruelle une traboule, je me dis tout en marchant que le pendu de mon enfance ne se tourneboule plus la cervelle depuis bien des lunes avec semblables balivernes et que son collier de chanvre vaut bien mon collier de misère. Ton éditeur aussi, vois-tu, (Monsieur Antoine), ne s’embarrasse de tracassins ni tourments de l’infini qui, loin de la grisaille de Paris, se prélasse dans des palaces perdus au milieu d’îles enchantées que tu n’as, toi, jamais vues même en bandes dessinées. A quoi bon tous ces efforts pour lui fournir cette littérature pourtant très dégagée derrière les oreilles si ton petit pourcentage suffit à peine à payer ta corde ? Non, il eût mieux valu, dès le début, se faire accordeur de pianos chez Gert Jonke ou se livrer alors avec frénésie à l’élevage intensif du ragondin et, la prochaine fois, je crois bien que j’attendrai qu’il me pousse un troisième bras pour me mettre enfin au turbin.

Voilà où j’en étais de mes réflexions fortement frappées au coin du bon sens quand je pris conscience que d’avoir déambulé, comme ça, toute la sainte journée au long des trottoirs à touiller dans ma tête cette purée d’idées noires avait fini, petit petit, par faire sérieusement baisser le jour de plusieurs crans. Je n’avais toujours pas braqué de banque ni ne m’étais seulement pendu que le soir déjà était venu. Comme me tira l’oeil sur le devant d’une boutique la carotte d’un tabac, par déformation de fumeur professionnel machinalement j’entrai. Je me payai le luxe d’un beau Montecristo n° 4 ( les préférés du Che ! ) et là, allez savoir pourquoi !, sur la lancée cochai sans même y réfléchir six numéros sur une grille de loto. Tu viens en somme, mon vieux, de remettre ta destinée entre les mains de la Française des Jeux et tes projets de pendaison à la courte-paille d’après-demain, c’est certain ! Ragaillardi par cette toute nouvelle perspective d’avenir je regagnai le logis, et hop ! allons-y ; bien résolu une fois de plus à dire à la corde et à la poutre que, tant pis, mais, pour aujourd’hui encore, mourir s’avère décidément trop fatigant.

Pierre Autin-Grenier, Je ne suis pas un héros / L’éternité est inutile, p.241, Editions La Table Ronde / La petite vermilllon.💖

dimanche 9 février 2020

samedi 8 février 2020

Tout en camelote...


Concession: A force de faire des concessions, on finit par en avoir une à perpétuité.

Lit: Le lit, quand on y pense, n’est jamais que le terrain d’entraînement du cercueil.

Famille: Ce qu’il y a de plus effrayant quand on fait partie d’une famille nombreuse, c’est cette course au finish pour arriver le dernier au caveau familial.

Art: L’histoire de l’art – généralement racontée en dix ou vingt volumes – peut en réalité se résumer à quelques mots: « De Toutankhamon à Tout-en-Camelote ».

Philosophe: Les philosophes ressemblent sans le savoir aux fourrures. Tous deux attirent les mythes.

Cartésien: Il paraît de plus en plus évident que, dans l’état actuel de la France, un cartésien n’est sans doute qu’un lecteur de Guy des Cars.

Théâtre: Le théâtre m’a toujours rappelé ces soirées en famille où l’on écoute des parents gâteux raconter d’interminables anecdotes et que l’on subit par courtoisie, sans oser s’en aller.

Dictionnaire du méprisJacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.240-241, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

samedi 1 février 2020

Pour mettre au lit la littérature phtisique...


« Le petit monde des employés et responsables de l’Edition française me fit passer de l’étonnement à la nausée, de l’indulgence admirative au mépris et de l’incompréhension à la rancune. Dans les maisons d’édition où j’allais porter mes manuscrits pour les reprendre quand on me les avait refusés, on me traitait comme un pauvre qui vient régulièrement chercher sa petite obole. Avec d’autant plus de commisération indifférente que je venais, non seulement de province, mais de Belgique, soit une province réputée, comme la Suisse, pour sa lenteur d’esprit. Je croyais les Parisiens simplement antisémites et xénophobes, je vis qu’ils étaient les pires des racistes : ils méprisaient tout ce qui n’appartenait pas à l’un de leurs arrondissements, c’est-à-dire le 5e, le 6e , le 7e, le 8e et le 16e […] Comme tous les apprentis romanciers de l’après-guerre, je ne jurais que par la prétentieuse et prestigieuse N.R.F., temple des Belles Lettres. Pas de chance : justement là l’accueil était le plus réfrigérant car, dans cette clinique distinguée si bien conçue pour mettre au lit la littérature phtisique, même la standardiste me recevait avec cette condescendance que l’on réserve aux commis voyageurs indésirables. Inutile de dire que je n’avais pas assez de poids pour accéder jusqu’au bureau inviolable d’un directeur littéraire, et il m’arriva même de faire l’aller et retour Bruxelles-Paris pour m’entendre dire que Monsieur Queneau ne pouvait pas me recevoir et me faisait dire que mon dernier manuscrit ne l’avait pas intéressé. […] Je perdais mon temps, mais je ne le perdais pas moins évidemment chez Julliard où l’on ne guettait que le roman richard, chez Grasset où l’on me jugeait trop maigrelet, chez Laffont pour qui je n’étais pas assez profond, chez Denoël où l’on ne m’accrocha jamais à l’arbre de Noël, ni même aux éditions de Minuit où le Belge Lambrichs me déclara que j’avais intérêt à déchirer mes textes ou au Seuil où je n’arrivais jamais à dépasser celui du paillasson. Plus j’écrivais, plus les refus que j’essuyais devenaient secs, matraqueurs et déprimants. Chez Julliard, Robert Kanters me vouait une telle haine qu’il balayait les avis de plusieurs lecteurs. A la N.R.F., les avis favorables de Paulhan, Arland et Lemarchand ne suffisaient pas à vaincre la réticence obstinée de mon ennemi inconnu, Raymond Queneau, pour le laisser dans l’anonymat. »

Mémoires provisoires, Jacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.110, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

samedi 25 janvier 2020

Cette culture qui devait nous apprendre à marcher au pas...


« Tout me répugnait dans cette culture ; son côté pompeux et pompier, son sens de l’honneur et de la dignité, son classicisme poussiéreux que j’ai toujours assimilé au grotesque… Cette culture qui devait nous apprendre à marcher au pas, à chanter en chœur avec les bœufs, à filer doux, à nous mettre au garde-à-vous devant les valeurs consacrées, à admirer le poncifiant et le pontifiant, en marge de toute trace d’humour, de délire, de révolte, de rêve et d’imagination débridée… Assené par des professeurs bornés et ruisselants de conformisme, sentencieux et autoritaires, ce vaste programme en forme de matraque n’a en réalité que des buts bien définis et peu avouable : apprendre aux enfants indisciplinés de nature à devenir des bovidés conçus pour brouter uniquement l’herbe qu’il faut ruminer, à s’intégrer sans problèmes à cette majorité laborieuse et silencieuse qui compose le grand troupeau que l’Etat exploite, trait à fond et tond à plaisir au fil des décennies. Je ne pensais pas exactement à tout cela en subissant l’école et son collier canin. Mais mes craintes de doux enfant qui ne comprenait pas trop ce qu’on voulait de lui contenaient déjà en germe mes haines, mes dégoûts, mes révoltes, mes refus. »

Mémoires provisoires, Jacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.24-25, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

jeudi 23 janvier 2020

mardi 21 janvier 2020

Etre heureux me prenait tout mon temps...


«(…) Sur le quai, deux hommes nettoyaient d’énormes tonnes qui empestaient le soufre et la lie. L’odeur de melon n’est bien sûr pas la seule qu’on respire à Belgrade. Il y en a d’autres, aussi préoccupantes ; odeurs d’huile lourde et de savon noir, odeurs de choux, odeurs de merde. C’était inévitable ; la ville était comme une blessure qui doit couler et puer pour guérir, et son sang robuste paraissait de taille à cicatriser n’importe quoi. Ce qu’elle pouvait déjà donner comptait plus que ce qui lui manquait encore. Si je n’étais pas parvenu à y écrire grand-chose, c’est qu’être heureux me prenait tout mon temps. D’ailleurs, nous ne sommes pas juges du temps perdu. »

Nicolas Bouvier, L'usage du monde, p.46, Editions La Découverte/Poche.💖

dimanche 19 janvier 2020

mardi 7 janvier 2020

A la mesure de notre faible cœur...


«(…) Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur le primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
   Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

Nicolas Bouvier, L'usage du monde, p.111-112, Editions La Découverte/Poche.💖