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dimanche 8 mars 2020

Mon pauvre papa...

1er juillet 1962,

   Nous revenions d’une visite chez notre cousine Simone. Je prends le Journal du Dimanche à la station Michel-Ange-Auteuil. Je jette un coup d’oeil en première page, vois l’annonce du suicide de Larminat, puis ce nom : René Julliard. Je me dis : “Tiens, qu’est-ce qu’il a encore fait ?“ Hélas, il était mort... Je reste là, pétrifié, un frisson, glacé dans le dos, n’en croyant pas mes yeux. “Informations page B...” Où est la page B ? Je tremble de tous mes membres, le papier tremble, les lettres se brouillent. J’ai envie de pleurer. Je pense à lui, à moi, je le plains, je me plains, je me sens comme lui. Roger Rudigoz est mort. Non, ce ne serait pas en première page. Pourtant, dans le fond, c’est pareil. Un homme qui me soutenait, qui croyait en moi, qui aimait ce que j’écris...
   Le métro arrive. Nous montons. Je dis à Annie : “Regarde.” Elle prend le journal. Aude lit pardessus son épaule. Nous nous regardons. “Mon pauvre papa, me dit Aude, tu n’as pas de chance.”
   J’ai envie de parler aux gens, de leur dire : “René Julliard est mort. Vous comprenez ? René Julliard...”
   Les stations défilent. On change à Opéra.
   Il y a quelques jours je lui écrivais : “Que le Destin vous protège !” Et lui, dans sa réponse : “Courage ! On gagnera !“
   Dire que j’ai publié Saute le temps, où je le couvre de brocards, juste l’année de sa mort !
   Il m’avait invité à déjeuner, puis il a été pris à droite, à gauche. Je l’ai revu. Il m’a dit : “Je n’oublie pas notre déjeuner.” J’aurais dû lui forcer la main. On devrait penser à la mort quand on est avec ses amis, ne pas perdre de vue le rideau qui bouge derrière les êtres que nous aimons.
   Que faut-il faire ? Dois-je aller demain chez lui ? Dois-je voir Mme Julliard  ? Mais que lui dire ? Qui va diriger la maison ? Qui va remplacer cet homme qui croyait en moi ?
   Je pense à moi tout le temps. Pour lui, la comédie est finie.
   Il est couché là-bas, rue de l’Université, où je lui ai écrit si souvent, et, la semaine dernière, deux ou trois fois par jour. Je n’écrirai plus jamais son nom sur les enveloppes.
   Je relis le journal, je le relis, j’approche la feuille de mes yeux ou bien je la regarde en tendant les bras. René Julliard est mort. Impossible de comprendre le sens de cette petite phrase. Impossible. Il y a là quelque chose qui m’échappe complètement.
   ... Annie vient me demander de l'aider à plier des draps. Je ne peux pas. Je les passe à Aude. Ces draps, ce soir, non, non, impossible !
   Furieux, mécontent, mécontent de moi, ne sachant que dire, qu’écrire, ne comprenant rien à rien, me répétant stupidement que Julliard est maintenant près de moi, qu’il me défendra, qu’il me sera favorable. Réaction de sauvage, de cannibale, de paysan, c’est inouï !
   Je me souviendrai de ce soir à Michel-Ange-Auteuil.
   ... Le 1er juillet, juste le jour de la proclamation de cette indépendance algérienne pour laquelle il a lutté contre vents et marées.
   Il est mort ce matin à dix heures. J’étais sur mon lit, rêvassant. Une belle lumière tombait de la fenêtre. Le ciel était bleu. Je regardais mes doigts de pied.

Roger Rudigoz, A tout prix, journal d'un écrivain, Editions Finitude.💖

dimanche 5 janvier 2020

Tant qu’on ne s’est pas fait haïr, on n’est sûr de rien...

12 novembre 1961
La Barbiche, mon patron, n’a plus qu’un désir, me voir venir au boulot toute la journée. Il me tourne autour, c’est fou ! On dirait que je lui vole quelque chose ou que je le fais cocu. Je reconnais bien là cette sale mentalité patronale : avoir des esclaves complets, posséder le nègre jusqu’au trognon, lier la chèvre le plus court possible à son piquet, traire la cache jusqu’au sang, peler le mouton. S’ils pouvaient, ils nous feraient coucher au pied des machines. Ils ont déjà réussi à minuter le temps de pipi-caca. Ils finiront par nous mettre des compteurs dans la gueule.

28 novembre 1961
Hier, pendant les délibérations du jury Fémina, un mauvais plaisant a lâché des souris dans la salle où se tenaient ces dames. Des bêtes qui affectionnent les restes, c’était vraiment tout indiqué.
Tant qu’on ne s’est pas fait haïr, on n’est sûr de rien.

13 janvier 1962
Les écrivains libres et les boxeurs ont cela de commun qu’ils prennent des coups de poing sur la gueule pour enrichir leurs managers. Seule différence, et de taille, les écrivains deviennent plus forts en vieillissant.

Roger Rudigoz, A tout prix, journal d'un écrivain, Editions Finitude.💖

mardi 19 novembre 2019

Puis replonge dans sa misère…

29 avril 1960
(...)
   Curieuse existence que celle de l’écrivain, pauvre qui passe de son taudis, de son galetas, de son atelier, aux salons, aux cocktails, reçu en égal par des célébrités, puis replonge dans sa misère… Il faudrait avoir le courage d’aller mendier à la sortie du métro, ou devant la porte de son éditeur : on serait arrêté, cela ferait quelque bruit.
   Il faut bien dire que dès qu’on a vu votre nom dans le journal on ne vous considère plus du tout comme un homme normal. C’est un peu comme si on avait assassiné ou volé. Au début, je parlais de mes livres autour de moi. Depuis quelque temps, je cache ça comme un forfait.
   Les petits bourgeois ne peuvent s’empêcher de considérer l’écrivain comme un ennemi, une sorte de terroriste dont il faut se méfier. On vous fait de grands sourires, mais, en dessous, c’est le couteau… Le côté espion, agent de renseignements de l’écrivain. Il regarde, il observe, il prend des notes, il publie ce qu’il a vue, il dénonce. Un homme peu recommandable en quelque sorte.
(...)
   Dans le métro, deux jeunes filles parlaient de Stendhal. Je me suis approché sans en avoir l’air. Mon non, c’était d’un “scandale” qu’il s’agissait.

Roger RudigozSaute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.💖

mercredi 13 novembre 2019

Faire de bons cadavres comme nous tous...

25 avril 1960

   Complètement assommé par le tran-tran. Mes patrons sortent d’un roman de Loti  revu et corrigé par la Comtesse de Ségur. Je ne les déteste pas, mais j’ai envie de les tuer quatre fois par jour. Les pauvres diables s’ils ne voient pas dans quel cycle infernal ils sont emportés avec leur rendement, leur production, et toutes ces bêtises qui ne les empêcheront pas de faire de bons cadavres comme nous tous! A quelques pas de chez eux se trouve une menuiserie travaillant pour les Pompes funèbres. On entend la scie mécanique débiter des planches de cercueils toute la journée. Elle hennit, elle siffle, elle chante, elle crie, c’est vraiment folichon. Les cafés du quartier sont remplis de fossoyeurs. Les voitures corbillards se croisent au carrefour du matin au soir. Un jour, le patron entendra siffler et grincer ses quatres planches sans se douter de rien.
   Je pourrais plaquer tout ça, mais ce serait alors la bohème, l’enfant et la femme dans le pétrin, les notes d’hôtel impayées, etc. Je n’écrirai plus une ligne. On ne peut pas s’installer sous un pont, avec une machine à écrire sur les genoux…

Roger Rudigoz, Saute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.💖

samedi 5 octobre 2019

Et alors je pourrais enfin pisser tranquille...

4 juillet 1961

(...) j’ai appris par la radio la mort de Céline. Si je l'avais suivi, on aurait dit encore une fois que je l'avais imité... Écrivez de longues phrases, on dira que vous copiez Proust. Qui devait tout à Saint-Simon. Soyez sombre, soyez désespéré, vous voilà kafkaïen. Lyrique, c'est du Claudel. Amer, du Léautaud. Vous n'y échapperez pas. Si vous continuez pendant quelques années, on finira par se servir de votre nom pour étiqueter les nouveaux venus.

Roger Rudigoz, A tout prix, journal d'un écrivain, Editions Finitude.💖
Roger Rudigoz

dimanche 24 mars 2019

Un début de gilet jaune ?...

31 janvier 1960
(...)
  Je m'en veux un peu de ce petit mouvement de sympathie que j'ai eu toute la journée pour les barricadeurs. Je discute en moi-même, je me gronde. Rien à faire, quand l'Etat a des ennuis je suis content. Il tombe. Encore plus content. Il tient la rampe. Chagriné. Ce qui me plaisait le plus dans la République parlementaire, c'étaient les crises ministérielles.
(...)
  L'Etat, qu'est-ce que c'est l'Etat ? Des gens qui sont là-haut, là-bas, très loin, qui parlent de choses qui nous échappent, qui vivent de nos sous, qui nous appellent toujours pour des corvées, qui nous payent de grands mots auxquels on ne comprend rien. Je ne vois vraiment pas pourquoi on se ferait de la bile parce que l'Etat a des ennuis.
(...)

Roger Rudigoz, Saute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.