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samedi 8 février 2020

Tout en camelote...


Concession: A force de faire des concessions, on finit par en avoir une à perpétuité.

Lit: Le lit, quand on y pense, n’est jamais que le terrain d’entraînement du cercueil.

Famille: Ce qu’il y a de plus effrayant quand on fait partie d’une famille nombreuse, c’est cette course au finish pour arriver le dernier au caveau familial.

Art: L’histoire de l’art – généralement racontée en dix ou vingt volumes – peut en réalité se résumer à quelques mots: « De Toutankhamon à Tout-en-Camelote ».

Philosophe: Les philosophes ressemblent sans le savoir aux fourrures. Tous deux attirent les mythes.

Cartésien: Il paraît de plus en plus évident que, dans l’état actuel de la France, un cartésien n’est sans doute qu’un lecteur de Guy des Cars.

Théâtre: Le théâtre m’a toujours rappelé ces soirées en famille où l’on écoute des parents gâteux raconter d’interminables anecdotes et que l’on subit par courtoisie, sans oser s’en aller.

Dictionnaire du méprisJacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.240-241, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

samedi 1 février 2020

Pour mettre au lit la littérature phtisique...


« Le petit monde des employés et responsables de l’Edition française me fit passer de l’étonnement à la nausée, de l’indulgence admirative au mépris et de l’incompréhension à la rancune. Dans les maisons d’édition où j’allais porter mes manuscrits pour les reprendre quand on me les avait refusés, on me traitait comme un pauvre qui vient régulièrement chercher sa petite obole. Avec d’autant plus de commisération indifférente que je venais, non seulement de province, mais de Belgique, soit une province réputée, comme la Suisse, pour sa lenteur d’esprit. Je croyais les Parisiens simplement antisémites et xénophobes, je vis qu’ils étaient les pires des racistes : ils méprisaient tout ce qui n’appartenait pas à l’un de leurs arrondissements, c’est-à-dire le 5e, le 6e , le 7e, le 8e et le 16e […] Comme tous les apprentis romanciers de l’après-guerre, je ne jurais que par la prétentieuse et prestigieuse N.R.F., temple des Belles Lettres. Pas de chance : justement là l’accueil était le plus réfrigérant car, dans cette clinique distinguée si bien conçue pour mettre au lit la littérature phtisique, même la standardiste me recevait avec cette condescendance que l’on réserve aux commis voyageurs indésirables. Inutile de dire que je n’avais pas assez de poids pour accéder jusqu’au bureau inviolable d’un directeur littéraire, et il m’arriva même de faire l’aller et retour Bruxelles-Paris pour m’entendre dire que Monsieur Queneau ne pouvait pas me recevoir et me faisait dire que mon dernier manuscrit ne l’avait pas intéressé. […] Je perdais mon temps, mais je ne le perdais pas moins évidemment chez Julliard où l’on ne guettait que le roman richard, chez Grasset où l’on me jugeait trop maigrelet, chez Laffont pour qui je n’étais pas assez profond, chez Denoël où l’on ne m’accrocha jamais à l’arbre de Noël, ni même aux éditions de Minuit où le Belge Lambrichs me déclara que j’avais intérêt à déchirer mes textes ou au Seuil où je n’arrivais jamais à dépasser celui du paillasson. Plus j’écrivais, plus les refus que j’essuyais devenaient secs, matraqueurs et déprimants. Chez Julliard, Robert Kanters me vouait une telle haine qu’il balayait les avis de plusieurs lecteurs. A la N.R.F., les avis favorables de Paulhan, Arland et Lemarchand ne suffisaient pas à vaincre la réticence obstinée de mon ennemi inconnu, Raymond Queneau, pour le laisser dans l’anonymat. »

Mémoires provisoires, Jacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.110, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

samedi 25 janvier 2020

Cette culture qui devait nous apprendre à marcher au pas...


« Tout me répugnait dans cette culture ; son côté pompeux et pompier, son sens de l’honneur et de la dignité, son classicisme poussiéreux que j’ai toujours assimilé au grotesque… Cette culture qui devait nous apprendre à marcher au pas, à chanter en chœur avec les bœufs, à filer doux, à nous mettre au garde-à-vous devant les valeurs consacrées, à admirer le poncifiant et le pontifiant, en marge de toute trace d’humour, de délire, de révolte, de rêve et d’imagination débridée… Assené par des professeurs bornés et ruisselants de conformisme, sentencieux et autoritaires, ce vaste programme en forme de matraque n’a en réalité que des buts bien définis et peu avouable : apprendre aux enfants indisciplinés de nature à devenir des bovidés conçus pour brouter uniquement l’herbe qu’il faut ruminer, à s’intégrer sans problèmes à cette majorité laborieuse et silencieuse qui compose le grand troupeau que l’Etat exploite, trait à fond et tond à plaisir au fil des décennies. Je ne pensais pas exactement à tout cela en subissant l’école et son collier canin. Mais mes craintes de doux enfant qui ne comprenait pas trop ce qu’on voulait de lui contenaient déjà en germe mes haines, mes dégoûts, mes révoltes, mes refus. »

Mémoires provisoires, Jacques Sternberg, cité dans Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage, p.24-25, Lionel Marek, Editions L'âge d'homme.

vendredi 15 novembre 2019

Seul le temps agréablement perdu vaut vraiment de l’argent...

Jacques Sternberg  (c)Louis Monier
"L’a-t-on déjà dit ? Mais, de toute façon, on ne le dira jamais assez : le monde n’est qu’un gigantesque bureau. Dès que l’homme se trouve obligé de travailler pour survivre, il a toutes les chances de se retrouver dans un bureau, dans un des tiroirs de ce bureau planétaire que représente la Terre. Même s’il est suffisamment doué pour exercer des professions «sans chaînes et sans horaires impérieux» comme journaliste, écrivain, avocat, conservateur, bibliothécaire, maquettiste, directeur littéraire, publicitaire ou dessinateur, il se retrouve dans des bureaux où il passe les trois quarts de son existence. Et le bureau, inutile de le nier, c’est l’endroit clos où l’on s’ennuie le plus sûrement, celui où l’on perd sa vie en prenant du ventre et du cul, celui où la médiocrité et les mesquineries prolifèrent le plus dangereusement, le lieu qui évoque avec le plus de réalisme la succursale d’une cellule au sein d’une énorme prison : on y est d’ailleurs condamné aux travaux forcés, et généralement à perpétuité.
Projeté dans la vie sans diplômes et sans capacités particulières, j’aurai mariné dans des bureaux comme tous les minables professionnels : de vingt-deux à quarante-cinq ans. Y exerçant pendant plus de quinze ans des fonctions particulièrement obscures et débilitantes. Et toujours au minimum vital, car je n’aurai jamais réussi à creuser mon trou nulle part. Je me faisais toujours renvoyer après quelques mois ou bien je m’en allais de mon propre gré pour m’enfermer dans un bagne voisin, le temps d’atteindre la limite du supportable pour fuir et me retrouver de nouveau ailleurs.
Peu épargné par les faillites, grand spécialiste de l’échec en tous genres, défini par beaucoup de manques et peu de qualités sociales, j’ai malgré tout une réussite à mon actif, à mon acquit : dans un monde d’horaires et d’incarcérés, de barreaux et de bureaux, je suis resté un homme relativement libre. C’est une de mes seules réussites, mais j’y tiens et j’en suis fier, assez étonné aussi. J’y ai toujours tenu, car je n’ai jamais rien négligé pour la forger. J’ai toujours travaillé avec la conscience que rien ne ressemblait plus à un employé municipal qu’un écrivain – celui-là même que je voulais être –, et que l’écrivain comme l’employé ne pouvait donc être qu’un homme de bureau, un bagnard en chambre, un travailleur de la plume, un condamné à la table sur quatre pieds. Comme je n’ai jamais eu l’ambition de devenir cinéaste, maçon, régatier, photographe ou astronaute et que ma seule hantise passionnelle était d’écrire, je n’avais qu’un seul souci en assumant des emplois de bureau : passer le plus d’heures possible à écrire pour moi et le moins d’heures possible à engrosser le compte en banque de mes employeurs. Ambition simpliste mais difficile à tenir. Ma réussite est d’avoir tenu cette gageure : j’ai écrit à travers tout, contre tout, partout, presque sans cesse, même quand j’étais emballeur et en fin de compte, j’ai écrit bien plus rageusement quand j’étais employé à plein temps dans des bureaux que quand j’ai été, sur le tard, largué dans une certaine liberté.
De toute façon, être resté libre malgré les barreaux des bureaux et être plus libre que je ne l’étais dans mon passé, c’est ma façon à moi d’être «arrivé». Et j’estime que, sur ce plan, je suis arrivé bien plus loin que le P.D.G. qui se fait des millions tous les mois, mais fait du bureau forcé de 9 heures à 9 heures bien souvent, dort à peine la nuit, calcule ses échéances en rêvant, traqué par ses bilans, ne prend que huit jours de vacances par an et met fiévreusement en banque ce fameux temps-or gagné, alors que seul le temps agréablement perdu vaut vraiment de l’argent. (...)"

Jacques Sternberg, Vivre en survivant, Editions Le Bateau Ivre.💖

dimanche 11 novembre 2018

Vivre en survivant : Démission, Démerde, Dérive - Jacques Sternberg

1977
2017
Je recopie ici la présentation de l’éditeur qui est, il me semble, une assez bonne entrée en matière: 
« Quand on m’a demandé de définir mon art de vivre, ou plus exactement de mettre le doigt sur ce qui pouvait passer pour mon « plaisir de vivre » je n’ai pas hésité plus d’une minute avant d’opter pour le superflu, l’inutile, le pas rentable, la vraie gratuité. Parce que le superflu m’a toujours paru le sel de la vie et que seuls les charmes de l’inutile peuvent vous aider à supporter les horreurs de l’indispensable quotidien. »
Écrivain prolifique, scénariste, anthologiste, journaliste, navigateur à voile et à solex, fondu de jazz et de dessins, ours acariâtre, dragueur impénitent, Jacques Sternberg (1923-2006) est un des très rares maîtres français de l’humour noir, dans la lignée d’un Bierce ou d’un Cioran.

“Très rares maîtres français de l’humour noir”, pas mal pour un belge !
Car oui, Jacques Sternberg était belge même si il vécut la majeur partie de sa vie à Paris.
Mais qui connaît encore Jacques Sternberg ?
Jacques Sternberg ? C’est qui ? C’est quoi ?
C’est une soixantaine de livres dont plus de 1500 contes (Contes glacés, 188 Contes à régler, Histoires à dormir sans vous, Histoires à mourir de vous, Contes griffus, 300 contes pour solde de tout compte…), seize romans, pièces et essais… ça vous pose un écrivain, si ce n’est un homme !
Pas mal pour quelqu’un qui se définissait volontier comme une flâneur, un dandy un peu glandeur...

mardi 7 février 2017

Une bibliothèque...

Jacques Sternberg
"Je trouve qu’une bibliothèque, c’est un des plus beaux paysages du monde."
Jacques Sternberg, Vivre en survivant, 1977.