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mardi 19 novembre 2019

Puis replonge dans sa misère…

29 avril 1960
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   Curieuse existence que celle de l’écrivain, pauvre qui passe de son taudis, de son galetas, de son atelier, aux salons, aux cocktails, reçu en égal par des célébrités, puis replonge dans sa misère… Il faudrait avoir le courage d’aller mendier à la sortie du métro, ou devant la porte de son éditeur : on serait arrêté, cela ferait quelque bruit.
   Il faut bien dire que dès qu’on a vu votre nom dans le journal on ne vous considère plus du tout comme un homme normal. C’est un peu comme si on avait assassiné ou volé. Au début, je parlais de mes livres autour de moi. Depuis quelque temps, je cache ça comme un forfait.
   Les petits bourgeois ne peuvent s’empêcher de considérer l’écrivain comme un ennemi, une sorte de terroriste dont il faut se méfier. On vous fait de grands sourires, mais, en dessous, c’est le couteau… Le côté espion, agent de renseignements de l’écrivain. Il regarde, il observe, il prend des notes, il publie ce qu’il a vue, il dénonce. Un homme peu recommandable en quelque sorte.
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   Dans le métro, deux jeunes filles parlaient de Stendhal. Je me suis approché sans en avoir l’air. Mon non, c’était d’un “scandale” qu’il s’agissait.

Roger RudigozSaute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.💖

mercredi 13 novembre 2019

Faire de bons cadavres comme nous tous...

25 avril 1960

   Complètement assommé par le tran-tran. Mes patrons sortent d’un roman de Loti  revu et corrigé par la Comtesse de Ségur. Je ne les déteste pas, mais j’ai envie de les tuer quatre fois par jour. Les pauvres diables s’ils ne voient pas dans quel cycle infernal ils sont emportés avec leur rendement, leur production, et toutes ces bêtises qui ne les empêcheront pas de faire de bons cadavres comme nous tous! A quelques pas de chez eux se trouve une menuiserie travaillant pour les Pompes funèbres. On entend la scie mécanique débiter des planches de cercueils toute la journée. Elle hennit, elle siffle, elle chante, elle crie, c’est vraiment folichon. Les cafés du quartier sont remplis de fossoyeurs. Les voitures corbillards se croisent au carrefour du matin au soir. Un jour, le patron entendra siffler et grincer ses quatres planches sans se douter de rien.
   Je pourrais plaquer tout ça, mais ce serait alors la bohème, l’enfant et la femme dans le pétrin, les notes d’hôtel impayées, etc. Je n’écrirai plus une ligne. On ne peut pas s’installer sous un pont, avec une machine à écrire sur les genoux…

Roger Rudigoz, Saute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.💖

dimanche 24 mars 2019

Un début de gilet jaune ?...

31 janvier 1960
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  Je m'en veux un peu de ce petit mouvement de sympathie que j'ai eu toute la journée pour les barricadeurs. Je discute en moi-même, je me gronde. Rien à faire, quand l'Etat a des ennuis je suis content. Il tombe. Encore plus content. Il tient la rampe. Chagriné. Ce qui me plaisait le plus dans la République parlementaire, c'étaient les crises ministérielles.
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  L'Etat, qu'est-ce que c'est l'Etat ? Des gens qui sont là-haut, là-bas, très loin, qui parlent de choses qui nous échappent, qui vivent de nos sous, qui nous appellent toujours pour des corvées, qui nous payent de grands mots auxquels on ne comprend rien. Je ne vois vraiment pas pourquoi on se ferait de la bile parce que l'Etat a des ennuis.
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Roger Rudigoz, Saute le temps, journal d'un écrivain 1960-1961, Editions Finitude.