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mercredi 9 octobre 2019

Tout objet aimé est au centre du paradis terrestre, c’est écrit…

Bohumil Hrabal
"(...) L’écrivain doit être, en premier lieu, lecteur de lui-même. L’écrivain doit se distraire en écrivant. Par ses textes il doit découvrir des choses qu’il ignore et non pas exprimer son moi exorbité.
A l’escabeau s’agrippe un vieillard en blouse bleue et en escarpins blancs, un brusque battement d’ailes dans un nuage de poussière, Lindbergh a traversé l’Océan.
J’arrête le bouton vert ; dans la cuve pleine de vieux papiers, je m’arrange une petite tanière, eh oui, je reste un gaillard, je peux être fier de moi, n’avoir honte de rien… Tel Sénèque entrant dans sa baignoire, je passe une jambe, j’attends un peu, l’autre jambe retombe lourdement, je me roule en boule, pour voir, puis à genoux, j’enfonce le bouton vert et me blottis dans le capiton de livres et de papier, dans une main je serre fort mon Novalis, le doigt posé sur la phrase bien-aimée, aux lèvres un sourire béat, car je commence à ressembler à Marinette et à son ange… Voici que j’entre dans un monde totalement inconnu, je tiens le livre, la page… Tout objet aimé est au centre du paradis terrestre, c’est écrit… Et moi, plutôt que d’emballer du papier vierge au sous-sol de l’imprimerie Melantrich, j’ai choisi ma chute, ici, dans ma cave, dans ma presse, je suis Sénèque et Socrate, voici mon ascension et, même si la paroi me plaque les jambes sous le menton ou pis encore, je ne me laisserai pas chasser du paradis, je suis dans mon souterrain dont nul ne peut m’exiler, on ne me fera pas changer de place, la tranche d’un livre me transperce les côtes, une plainte m’échappe, me suis-je soumis à la torture pour y découvrir l’ultime vérité ?
Le poids de la presse me plie en deux comme un canif d’enfant… En cet instant, je vois ma Tsigane, cette petite dont je n’ai jamais su le nom, je vois très nettement le Mont-Chauve, nous lançons le cerf-volant dans le ciel d’automne, elle tient le fil… Je regarde tout en haut, le cerf-volant possède mon visage douloureux et la Tsigane envoie un message le long du fil, d’en bas je vois qu’il progresse par saccades, le voici à ma portée, je tends la main… Il y avait écrit, en grosses lettres enfantines : ILONKA. Oui, c’était son nom, maintenant, j’en suis sûr."

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude.💖

vendredi 24 février 2017

Je la suce comme un bonbon...

« Voilà trente-cinq and que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau  vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. […]»

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, 1976, Editions Robert Laffont/Pavillons Poche.