lundi 11 novembre 2019

Je ne mourus pas, et pourtant, nulle vie ne demeura...

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Mort à tout ce qui est libre. C’est ce vers quoi tout tend, partout dans le monde.

Je vieillis. La cigarette allumée dans la main gauche, je suis allé pisser. J’ignore à quoi je pensais mais en ouvrant la braguette je me suis brûlé le pénis. Je vieillis.

Vieillesse : maîtresse qui vous mord à plein dentier.

Les maladies dont nous comble la vieillesse sont une grâce. Dans la vieillesse, la nature nous fait don de l’oubli, de la surdité et d’une mauvaise vue, et aussi d’un peu de confusion juste avant la mort. Les ombres qu’elle projette à l’avance sont froides et salutaires.

Un jour, dans ma jeunesse, j'avais demandé à la fille avec laquelle je sortais ce qu’elle aimait le plus faire. Je pensais qu’elle allait me répondre, faire l’amour avec toi, mais elle me répondit sans hésitation qu’elle adorait faire le ménage… J’y ai pensé aujourd’hui, plus de trente ans après, en me réveillant - sans étonnement, cette fois, devant l’insolite de sa réponse, mais frappé d’une autre stupeur : “Et je ne l’ai pas épousée ?”

Avoir quarante-cinq ou cinquante ans constitue en soi-même une raison suffisante pour se suicider. Pourquoi en discuter avec quelqu’un qui ne le comprend pas ?
(...)

Dans les vitrines des magasins : L’offre du jour. Et toute notre vie : L’offre de la nuit.
Quand crève la merde,
les cons viennent à l’enterrement.
C’est pourquoi ce monde
est sans espoir.
Mois, jamais - moi, jamais - je ne ferais jamais ça, c’est ce que j’ai toujours pensé quand on parlait de suicide devant moi. C’était une pensée stupide, une sorte de bigoterie, une sorte d’athéisme. Est-ce qu’on sait, est-ce qu’on imagine dans quelles extrémités la vie peut nous jeter ? A quoi peut nous conduire la maladie, une situation sans issue, une mort à l'état vivant (Je ne mourus pas, et pourtant, nulle vie ne demeura, comme l’écrit Dante), tout cela… et aujourd’hui je me dis parfois que le temps est venu - que je n’ai plus de raison de rester - dans cet abandon, dans cette inanité, ce délaissement. Seulement je ne peux pas mourir - pour autant que je puisse en décider - tant que subsiste un homme à qui je ne voudrais pas faire le plaisir de me survivre… Cette année il a soixante-quinze ans. C’est ainsi qu’on vit et qu’on continue à vivre, par haine.
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Jan Zabrana, Toute une vie, p. 127-129, Editions Allia.💖

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