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dimanche 11 août 2019

La poésie est toujours de sortie...

Robert Giraud
« "La vie est un acte si court" m’expliquait un jour un copain, tu parles, la poésie est toujours de sortie ou n’est valable que pour celui qui n’est pas dans le bain. Pourtant, tous les poèmes qui ne s’écrivent pas, tous ceux que des mots inventés sur une page blanche n’arrivent pas à consacrer, ne sont-ils pas les meilleurs ? Personne ne le saura jamais. Il n'y a qu'à voir, qu'à écouter. Ils fleurissent les nuits d’été, en forme d’étoile filante. Les yeux au ciel, ils sont déjà passés c’est tout, mais suffisant, tout essai de justification est une connerie.
Personne ne se ressemble sous l’uniforme de la nuit. Le cœur ne sait pas se déguiser, il demeure ce qu’on lui a appris à être. »

Robert Giraud, Le vin des rues.

mardi 21 mai 2019

Pour évoquer Robert Giraud dit Monsieur Bob...

J’ai connu Bob dans les années 69, parce qu’on fréquentait le même rade, les Négociants. Bob venait de quitter la rue Visconti, à Saint-Germain des-Prés, pour un petit appartement au 55 de la rue Ramey, pas loin de Montmartre, et il était devenu assidu de cet endroit – fréquenté également par Yves Martin, le poète. Il en appréciait le comptoir-fer à cheval, comme on les désigne d’après leur forme. Ils sont rares dans Paris et propices aux conversations. J’y suis pour ma part resté accoudé pendant vingt-huit ans. Il aimait aussi beaucoup le tenancier, le père Tricoche, qui faisait la meilleure omelette de Paris et qui avait d’ailleurs décroché le prix du meilleur pot grâce à Bob, qui faisait partie de l’Académie Rabelais. 

Vous vous retrouviez uniquement aux Négociants ?

Non, je suis montmartrois mais je descends parfois à Paris. On a aussi beaucoup arrosé ailleurs. C’est bien simple, Bob connaissait tous les rades de Paris pour des raisons professionnelles: il était critique pour L’Auvergnat de Paris et tenait la page centrale consacrée aux bistrots. Mais il se ménageait.
Au moment de votre rencontre, plus précisément entre 71 et 81, Giraud publie très peu. Il continue à écrire ? Il était en contrat avec Denoël mais ne leur a pas donné grand-chose. Il y a eu quelques rééditions – Le Vin des rues illustré par Doisneau par exemple – mais il écrivait peu. Il continuait bien à écrire des poèmes de temps en temps, mais étant un modeste, pas un m’as-tu-vu de la littérature, il n’en parlait presque pas. Par contre, il passait son temps à raconter des anecdotes aux copains puis leur demandait s’ils les jugeaient publiables. C’est comme ça qu’il a préparé Les Lumières du zinc.

Tout en menant ses travaux d’érudition sur la marge ?

Oui : il classait des montagnes de documents, de photographies, de coupures de presse – sur les prostituées, sur les Gitans, qu’il connaissait bien et avec lesquels il avait partagé le niglo, etc. – dans des boîtes à chaussures. À l’époque, les gens travaillaient comme ça. Regarde Caradec, par exemple. Chez lui, il y avait aussi de jolis petits livres : il était collectionneur et avait pu se payer son appartement de la rue Ramey en revendant sa collection de cartes postales. Il faut imaginer un peu la collection !

Et c’est le jeudi qu’il sortait de son ascèse ?

Pas forcément le jeudi, mais c’était quand même souvent le cas. Le reste du temps, il restait chez lui, travaillait, et buvait du thé noir, très fort. Et quand il sortait, il buvait de petits verres, qui pouvaient durer des heures. Il appréciait par exemple le seul bistrot de Paris à servir des verres de 8 cl. Il avait des stratégies pour ne pas être saoul. Enfin, je l’ai quand même ramené plusieurs fois chez lui assez fatigué : un jour qu’il remontait à quatre pattes au petit matin l’escalier étroit qui menait chez lui, il s’est cogné sur des jambes de femme. «Excusez-moi, Madame, je suis désolé », a-t-il alors lancé à Paulette, sa femme, qu’il n’avait pas reconnue.

Hors du XVIIIe  arrondissement, vous alliez où ?

On arrosait au Caméléon, à la librairie du Dilettante, au Café de la nouvelle mairie, ou au Vin des rues, chez Jean Chanrion qu’il adorait. Chanrion avait un sale caractère, tu pouvais facilement te faire virer de son rade, mais il avait un cœur d’or. En fait, Bob aimait bien avoir ses parcours. Peut-être parce qu’il avait intensément vécu les années 50, pendant lesquelles les parcours étaient obligés: à l’époque, on l’a oublié mais les bistrots servant de bons vins dans Paris n’étaient pas si nombreux : il y avait les Envierges, Moineau où Bob a plusieurs fois croisé Debord, et quelques autres. Au plus une vingtaine dans Paris à servir des jajas corrects. C’est aussi pour ça qu’à l’époque tout le monde se croisait, ce qui n’est plus le cas.

Les artistes, tu veux dire ?

Non, tout le monde : pour revenir aux années 70, notre ami Roméo, qui était chauffagiste et que Bob aimait énormément, pouvait se payer un deux-pièces rue Custine et venir aux Négociants, tout comme son copain Armand, ou Léon, qui venait de Dardar, ou quelque chose comme ça, une entreprise de plomberie assez importante installée derrière les Négociants. Aux Négociants, il y avait aussi les postiers – le centre de tri était rue de Clignancourt. À la pause, à minuit, ils venaient tous casser leur croûte et boire leur coup, tu ne pouvais même plus rentrer. Ils avaient les moyens de se payer du bourgueil et de manger correctement. Aujourd’hui, le centre de tri est à La Chapelle et je ne crois pas que les mecs aient les moyens de se payer l’équivalent des Négociants. Je ne veux pas être trop marxien mais on peut dire que le rejet de ce qui restait du prolétariat parisien est évident.

Une conversation avec Pierre, ami de Bob, Mars 2015, Paris XVIIIe, (c)Librairie du Sandre.

vendredi 11 janvier 2019

Le vin des rues - Robert Giraud

Présentation de l’éditeur
Robert Giraud n’est pas sérieux, c’est ce qu’en dit Robert Doisneau. Robert Giraud traîne sa silhouette le long des quais, renifle l’odeur de céleri des Halles et brûle ses nuits au bistrot. Chez Fraysse ou chez Paulô, assis au zinc devant un beaujolais, il raconte les histoires d’un Paris perdu, d’un Paris insolite sur le ton d’une simple conversation et avec le langage des rues mal éclairées. Dans ces histoires qui n’ont pour thèmes qu’amour, argent et honneur s’illustrent des personnages, écorchés et mythiques. Mais ne subsiste finalement qu’un acteur : le vin, sérum de vérité, qui délie les langues.
Robert Giraud, provincial de Limoges destiné à une carrière de notaire monte à Paris au milieu des années 40 et choisit une voix différente, celle de l’aventure. Poète, journaliste, écrivain et lexicologue, il est l’auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels Le Vin des rues (1955), qui obtient le Prix Rabelais et Le Royaume secret du Milieu (1969), consacré au royaume d’argot, à son peuple et à ses coutumes. Ami de Doisneau et Prévert, qu’il fréquente au bistrot, il est un explorateur du Paris by night tel qu’il ne sera plus.

C’est une succession d’historiettes, de tranches de vie, d’anecdotes de bistrots de la faune parisienne des années 40-50, par notre Bukowski national, j’ai nommé : Monsieur Bob… enfin, toute proportion gardée et en moins égocentrique ; le narrateur s’effaçant pour se concentrer sur l’essentiel : un portrait, un tableau, souvent tendre, des marginaux et des laissés-pour-compte, kaleidoscope bigarré de tronches en tous genres dans une gouaille argotique savoureuse ; les prostituées, celle qui se prostitue en achetant ses poireaux, le vendeur de tabac qui récolte les mégots, les clodos sous la voûte céleste, les piliers de bar, les voleurs à la petite semaine, l'habitué des bordels qui se fait payer son billet de retour par les mêmes qui lui ont vidé les "bourses"... C’est vraiment un livre que l’on descend comme une bonne bouteille de Saint-Emil'… Mais il faut tout de même avoir de l’estomac... Moi qui suis 100% Chti, et "ignare" (à l'époque de ma lecture), je ne connaissais pas du tout cette "mythologie" parisienne, que je croyais réservée à l’autre côté de l’Atlantique ; tous ces personnages si atypiques rendus si chaleureux par Mister Bob d'un Paris maintenant disparu et complètement oublié… Pour information, le titre est de Prévert et a été utilisé aussi pour un vrai bistrot de Paname...

" Comme dans n’importe quel métier d’homme, la nuit a ses apprentis, ses voyageurs, ses traînards, ses égarés, ses disciples, ses pigeons, ses figurants… Le bistrot est là, premier échelon à franchir, et auquel on ne résiste pas. Pourquoi lui résister, après tout. Depuis la fermeture des bordels, le bistrot est ouvert la nuit. Le solitaire a beau être un solitaire, le bistrot-tabac, telle une fille, cligne l’œil rouge de sa carotte, et son appel ne laisse jamais insensible, et puis il faut en passer par là. (...)Hommes de la nuit, ils sont là, faciles à voir, à reconnaître, du plus petit au plus grand, traînant tous les rades les uns après les autres comme si la farce était réglée à l’avance. Une lumière s’éteint, une autre s’allume et la remplace. La nuit a quelquefois aussi ses heures de fermeture. C’est ce qui est grave, le tout est d’en profiter au maximum, après on verra. "

" On but une longue gorgée avant d'allumer les cigarettes. Papillon qui avait chaud d'un revers de main remonta la visière de sa casquette qu'il ne quittait jamais et pour cause, elle lui servait enfoncée jusqu'au yeux à masquer le papillon, ailes déployées, qu'il s'était fait tatouer au milieu du front en correctance. C'était sa raison sociale : comme lui je vole, ça voulait dire tout simplement. "

" Quelques mois avant sa mort, nous embauchâmes Fréhel la Grande pour venir chanter ses vieux succès. (...)En pantoufles sur des socquettes de laine rouge, en jupe noire plissée de fille des Halles, poings sur les hanches, dans un coin de la piste elle regardait la salle puis se tournait vers l'accordéoniste.
- Vas-y, minet vert... "

" Ces rêveurs des rues sont morts en même temps que leur ville, car de Paris aujourd'hui, il n'existe plus guère qu'une cité vidée de ses entrailles. "

" Les amoureux de Paris sont des Sioux sur le sentier de guerre, la cigarette qu'ils allument parfois, ver luisant entre ciel et terre, indique le chemin du retour. "

D'autres extraits ICI et ICI.

Robert Giraud, Le vin des rues, Editions Stock/Ecrivins - 246 pages, au format d'une bouteille de pinard.
Robert Giraud dit Monsieur Bob

Sur le pouce...

Publicité de l'époque

samedi 28 janvier 2017

Robert Giraud
« Bien que déformée par des maternités successives, si la ville a pris un embonpoint de douairière, son éternel amoureux ne lui reconnaît que sa taille de jeune fille. Ajustée une fois pour toutes, la ceinture du Paris d’aujourd’hui est une frontière toute symbolique qu’effleure maintenant sans s’en apercevoir la foule qui déferle des banlieues et des cités-dortoirs. […]» p.33

«[…] Pas toujours coquette ni bien mise, la rue est une femme qui se reconnaît à son parfum. […]» p.60

Robert Giraud, “Paris, mon pote”, Editions le dilettante.

dimanche 15 janvier 2017

Elle se payait les belles pièces…

« La mère à Riri a passé la sienne de vie à changer de coin, tout lui parlait trop, elle disait, ça lui filait le noir. Elle était vraiment marquée du signe indien, à chaque changement, à chaque triage elle était marron. Comme collection de tuiles, elle se payait les belles pièces, elle a dû se retirer en province, grillée partout.
Chaque après-midi, elle venait commencer son quart pas très loin de la porte Saint-Denis, son gosse Riri qui avait bien neuf ans, avec elle. C’est mon Julot à moi elle disait en rigolant. Elle amenait le môme qu’elle avait été prendre à la sortie de l’école où qu’il s’instruisait, et elle le planquait dans un petit bistrot.
Riri lui servait de coffre-fort, comme elle avait jamais été vernie, il lui arrivait de se faire piquer son fric par son client, alors à chaque passe, elle rappliquait au bistre et envoyait la comptée à Riri qui planquait le tout sur lui, un peu fiérot qu’il était. […] »

Robert Giraud, Le vin des rues, Editions Stock, 1955.

samedi 7 janvier 2017

J’suis pas mariolle…

"Avenue Victoria, la ménagère fait toujours sa provende. Son filet à provision au bras, elle tapine aussi depuis quarante ans. Aux Halles, il n’y a pas d’heure pour les courses.

- C’est une combine à moi, elle dit. Avec ce truc-là les flics souvent font pas gaffe, y s’imaginent pas que je suis au turbin, y m’emballent pas. L’client lui, y m’prend jamais pour une pute, il a l’impression d’baiser une femme qui fait ses commissions et veut s’farcir un petit supplément. Y a des années que j’fais le truc, ça prend toujours, après on croit que j’suis pas mariolle…
- T’as trouvé ton pot-au-feu, lance une môme sur son passage. La rue entière se tord. La ménagère passe, très digne, un petit sourire pincé aux lèvres, serrant contre elle bien fort son filet d’où dépasse une botte de poireaux."

Robert Giraud, Le vin des rues, Stock, 1955.