dimanche 17 mars 2019

Un très bon début d'année 2019... #2

Testé et Approuvé !


Emile et Louise Lecouvreur font l'acquisition de l'Hôtel du Nord, par l'intermédiaire de mercier, marchand de fonds.
Au comptoir : Philippe Goutay et sa femme. Parmi les locataires : Renée, qui est aussi la bonne de l'hôtel, et son amant, l'ouvrier Pierre Trimault, qui prend la poudre d'escampette en apprenant qu'il va être père. Des habitués, déjà : les joueurs de cartes, le père Louis et Marius Pluche ; Julot, l'éclusier du canal Saint-Martin. Des gens de passage... Des histoires... Eugène Dabit nous conte ici la vie et la mort du petit hôtel du quai de Jemmapes, encore debout aujourd'hui, et qui a inspiré à Marcel Carné l'inoubliable Hôtel du Nord, avec Arletty, Louis Jouvet, Bernard Blier... Atmosphère ! Atmosphère !... 

Comme disait l'autre : « Atmosphère ! Atmosphère !... Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ?!». C'est surtout un livre d'atmosphère, d’une époque disparue, très années 20, d’un temps révolu, avec une gallerie de personnages savoureux,  truculents, mais parfois fantomatiques. Très léger, ce livre se lit très facilement après un livre plus dur… peut-être un peu vieilli…

Elle l'avait rendu exigeant et difficile. La vie à deux use le coeur d'un homme. Pierre ne lui parlait plus jamais d'amour. Le dimanche, lorsqu'elle voulait sortir avec lui comme autrefois, il refusait pour aller jouer à la manille. Elle le regardait partir, les larmes aux yeux. [...]
Elle s'abandonnait à une sorte de mirage où les plaisirs de l'amour se liaient à ceux d'une vie régulière et douce.
L'argent filait et l'humeur de Trimault s'assombrissait vite. Renée attendait ses baisers comme une aumône.

Un jour de janvier 1975, Jean Meckert est allongé sur un lit de La Pitié-Salpêtrière. Il a été trouvé inanimé dans une rue de Belleville. Sorti des épreuves de l’hospitalisation qui n’effacent pas les séquelles de deux heures de coma, il veut comprendre ce qui le laisse ainsi anéanti. Commence alors une lente enquête et une profonde méditation sur son passé, puis naît peu à peu l’idée d’un roman dont le narrateur serait un écrivain devenu amnésique. Aban­donnant ses habituels personnages de série noire, le romancier choisit de faire de l’enfant qu’il fut, et que la mémoire a gardé intact alors que le souvenir des événements récents a disparu, le protagoniste de son prochain ouvrage.
La mort de la mère puis celle de la sœur de Jean Meckert vont brutalement rendre l’écriture de l’œuvre plus impérative encore, ces deux êtres disparus devenant les figures centrales de l’entreprise romanesque. La fiction se mêle alors intimement aux réalités saillantes de son existence, Jean Meckert faisant de sa biographie l’essence même de Comme un écho errant.
Adressé en 1986 aux Éditions Gallimard, l’ouvrage est chaleureusement accueilli par Roger Grenier, mais refusé par les autres lecteurs qui reprochent à Meckert de n’avoir pas choisi entre la biographie documentée et le roman psychologique.
Terminé moins d’une dizaine d’années avant la mort de l’auteur, ce roman est resté inédit jusqu’à ce jour.

Après un tabassage en règle, laissé pour mort, et un coma bien mérité, Meckert se retrouve avec un trou de mémoire de près de 20 ans !… La bonnefemme s'est barrée, le bonfils quasi inexistant, la mère vieillissante, il ne reste plus que la sœur dévouée, au quintal rassurant, pour s'occuper de son frérot amnésique… Meckert va essayé de retrouver cette mémoire perdue en se replongeant dans ses romans, pour voir si un détail, une sensation lui reviendrait… mais nada, que dalle! plus rien ! Pas même un souvenir de ces voyages effectués pour jeter la base de ses romans. Seule persiste son enfance, ses souvenirs d’enfance, qu’il va essayer de cultiver pour se reconstruire, de recouvrer la mémoire… Aussi il lui reste le plus important, qui n’a pas été touché, son côté « anar » qui lui vient de la mère et du père fusillé pour « traîtrise » envers la patrie… Déjà un bon héritage familiale… Mais qui l’amènera plus tard à cette ratonnade. Par « anar », on peut aussi entendre qui ne suit pas bêtement le troupeau de moutons humains… S’ensuivent ensuite des réflexions sur la vie, sur son individualisme, sur la reconstruction d’un être sans souvenir, sur une forme de résilience pour la survie… J’ai beaucoup aimé ce Meckert plus intime, sa prose introspective, son indépendance intellectuelle, loin des sentiers battus et rebattus… Après « Les coups », « L’homme au marteau » et quelques romans noirs, c’est une bonne (re)découverte que je vais poursuive…

Lui, il était à peine plus grand, blond à l'oeil bleu, la gouaille au coin des moustaches. Elle lui devait tout : le savoir lire-écrire, le sens de sa liberté révélée. Il lui avait appris qu'elle n'avait pas à s'écraser devant ses patrons, que le drapeau n'était que torchon médaillé, les hymnes nationaux des borborygmes de poivrots, et qu'il ne fallait pas se priver de crier : "Crois ! Crois ! Crois !" devant le pape et ses corbeaux. Probable qu'il ne lui lisait pas Proudhon ou Bakounine dans le texte, mais il l'emmenait aux réunions des petits anars de Noisy-le-Sec. C'était là que leur quartette de noces et banquets s'installait pour les répétitions hebdo, dans un hangar fermé par des traverses de voie ferrée qui existait encore vers les années 30.
Rien des crapulars sardoniques. Plutôt des marrants, aux idées "avancées". Et trois quarts de siècle plus tard les idées restaient toujours tellement avancées que le peloton n'avait jamais pu ramarrer l'échappée.


Édité chez Stock en 1945, une date qui en valait bien une autre pour un ouvrier qui n’avait pas d’ambition littéraire, Travaux est le premier livre de l’œuvre discrète mais sûre de Georges Navel. Il était préfacé par Paul Géraldy, avec qui Navel s’était lié à la faveur de quelques travaux manuels qu’il avait effectués chez lui. On songe avec amusement à la rencontre improbable entre ce dramaturge à succès de la bourgeoisie de l’entre-deux-guerres et cet ouvrier cultivé à l’esprit libertaire qui, à l’époque installé dans le Haut-Var, s’était fait apiculteur après avoir exercé mille métiers entre le Nord et le Sud, l’usine et la campagne. Juste avant la guerre, Navel avait donné des articles à L’Humanité et à Commune. Encouragé par Géraldy, Navel écrivit Travaux à partir des notes qu’il avait couchées dans des cahiers au fil de ses déplacements. Suivront les récits autobiographiques Parcours (1950), Chacun son royaume (1960) et plus tardivement Passages (1982), tous dans l’esprit de Travaux, et surtout Sable et limon (1952), ouvrage composé de lettres écrites au philosophe Bernard Groethuysen. (c)François Ouellet
Un des livres les plus beaux inspiré par la condition ouvrière. Travaux, paru au lendemain de la guerre, en 1945, est tout de suite devenu un classique. Les critiques ont comparé Georges Navel à Gorki, à Panaït Istrati, à Eugène Dabit, à Charles-Louis Philippe. Mais Navel fait entendre une voix qui n'appartient qu'à lui. Comme l'a écrit Jean Giono : «Cette patiente recherche du bonheur qui est la nôtre, nous la voyons ici exprimée avec une bonne foi tranquille.»

Encore un écrivain prolétaire dans mon panthéon des écrivains prolétariens. Ça commence vraiment à devenir une habitude… 
C’est un formidable roman sur la condition ouvrière, sur la condition humaine, où, par sa poésie et son écriture, Navel magnifie le travail manuel, ses joies et ses peines, la chaleur humaine, la camaraderie, les plaisirs partagés… Mais c’est sans compter sur la solitude, l’enfermement insupportable et un certain désenchantement par moment néanmoins non dénué d’une lueur d’espoir…
On suit avec plaisir son enfance, sa scolarité, son apprentissage très tôt d’ouvrier, les guerres traversées, ses divers métiers exercés à travers la France : ouvrier dans la métallurgie, manoeuvre sur les chantiers de construction, cueilleur de fruits, jardinier, terrassier… 
Un grand livre par un homme qui s’est « improvisé » écrivain. (Un chef-d‘œuvre?)
C’est le pendant du livre sur la condition paysanne « La vie d’un simple » d’Emile Guillaumin !
Ma mère m'a eu à quarante-sept ans. Je l'ai toujours connue comme une mère, comme une femme dont la beauté ne compte pas, mais seulement la bonté, la chaleur, la main à tartines. J'étais son treizième. Je l'ai toujours vue comme si elle avait eu soixante ans, comme toutes les vieilles femmes du village, les mères vertes et actives, sans jamais la confondre avec les grand-mères édentées, grondeuses, assises tout le long du jour avec leurs mains noueuses sur les genoux.
Dans le village on ne disait jamais d'une femme qui avait des enfants "madame" mais "la mère". Toutes les mère se ressemblaient. C'étaient des femmes à rides et à larmes. Leurs mains tannées sentaient l'ail. La mienne avait beaucoup pleuré, elle avait des lacs de larmes derrière ses lunettes, mais le reste du visage, du front à la bouche, continuait de sourire, la voix aussi.

Qu'il soit fermier, éleveur ou manœuvre, tout ça n'est rien. la raison d'être d'un homme réside dans ses aspirations et non pas dans les rôles auxquels la vie le pousse. Cette étoile signifie l'amour de l'humanité.

Je savais maintenant qu'on est sur la terre pour gagner seulement sa croûte, que la vie ne répond pas à cette attente de merveilleux qui donne aux enfants envie de grandir plus vite.

Le travail ne justifie rien. Le travail justifie le charron dans un village. Incontestablement il voit les services qu'il rend. Il justifie l'artisan, le menuisier, le plombier, l'ébéniste qui voient la tête de leur client. Il ne justifie pas le travailleur de la grande industrie qui produit pour la guerre ou pour les besoins de luxe de la classe privilégiée, qui produit une pièce en ignorant où elle va dans l'ensemble de la machine.
On peut supporter sa vie sans la justifier, mais pas seul. C'est trop pénible. Il faut une mère, une femme, des enfants, être dans des liens, cesser de réfléchir. La solitude sentimentale ne convient qu' à l'homme usé.

Après le large des champs, le large de la vie en été, j'ai du mal à comprendre le goût des civilisés, les singes, pour la possession des villas inhabitées, pour la nature ridiculement mise en plis derrière des grilles et des serrures.
La neurasthénie fleurit, l'homme est l'ennemi de l'homme.

J'admirais les terrassiers, assez fiers de leur métier pour en porter le costume en ville. De la poche de leur colletin dépassait un journal, l'Humanité le plus souvent, le Populaire, le Libertaire.
Ils habitaient la plupart en banlieue, parce qu'on s'y loge à meilleur compte qu'à Paris et qu'ils pouvaient avoir un bout de jardin, trois poireaux, deux poules, une caisse à lapins. Ils venaient de la ceinture rouge. Ils élisent des maires et des députés communistes. Ils les nomment par leur prénom. Leurs représentants sont pour eux non des chefs mais des copains. S'ils ont la bosse de l'admiration, elle s'allie au penchant à l'égalité. Je ne vois pas devant qui aurait pu baisser le regard, l'ancien marin notre délégué. Il aurait tutoyé le pape s'il l'avait rencontré. C'est une conviction chez eux que l'homme n'est jamais qu'un homme sous n'importe quel costume. Le beau parler ou les discours les éblouissent, ils ne sont pas sans reconnaissance pour la musique des paroles. Mais si l'on en tire trop vanité, si on se met au dessus d'eux, ils retrouvent leur fond. Ils savent qu'eux aussi, en allant aux écoles, auraient pu faire figure plus avantageuse. Ce ne sont pas des humiliés. Quand on leur porte mépris, ils peuvent le rendre.

En cueillant, je forçais pour être toujours éveillé, jamais inconscient. La vie est un don. Je voulais toujours être à la fête. je m'occupais à donner à mes mains le maximum d'habileté, ne faisant aucun geste sans que l'attention n'y participât.
à suivre ?...

dimanche 10 mars 2019

IT'S NOT A BINARY COFFEE...


Je sais que ce n'est pas le thème de ce blog, je sais que ce n'est pas le lieu pour parler de ça, mais il y a encore des sujets qui m'énervent !!! Eh oui ! Et même si je ne m'engage jamais dans aucune cause... On est en 2019 putain ! Et il faut encore se battre pour ça ! Jusqu'à être obligé de faire des pétitions... 

"Pour un enseignement du clitoris dans tous les manuels de SVT
Dénoncer l’Analphabétisme de la sexualité Féminine en France et revendiquer le droit à l’égalité d’éducation sexuelle.
Le clitoris est l’organe essentiel du plaisir sexuel des femmes, pourtant, il demeure un organe oublié des manuels scolaires. Selon un rapport sur l’éducation sexuelle remis en juin 2016 par le Haut Conseil à l’égalité, un quart des filles de 15 ans ne savent pas qu’elles possèdent un clitoris et 83% d’entre elles ignorent sa fonction érogène."

Moi qui ne me rappelle même pas avoir eu une quelconque éducation sexuelle à l’école… à part peut-être celle des mouches...

La pétition

Source

samedi 9 mars 2019

C’est superbe Leningrad !…

«[…] Il faut d’abord situer les choses, que je vous raconte un petit peu comment c’est superbe Leningrad… C’est pas eux qui l’ont construit les "guépouistes" à Staline… Ils peuvent même pas l’entretenir… C’est au-dessus des forces communistes… Toutes les rues sont effondrées, toutes les façades tombent en miettes… C’est malheureux… Dans son genre, c’est la plus belle ville du monde… dans le genre Vienne… Stockholm… Amsterdam… entendez-moi. Comment justement exprimer toute la beauté de l’endroit… Imaginez un petit peu… les Champs-Elysées… mais alors, quatre fois plus larges, inondés d’eau pâle… la Neva… Elle s’étend encore… toujours là-bas… vers le large livide… le ciel… la mer… encore plus loin… l’estuaire tout au bout… à l’infini… la mer qui monte vers nous… vers la ville… Elle tient toute la ville dans sa main la mer!… diaphane, fantastique, tendue… à bout de bras… tout le long des rives… toute la ville, un bras de force… des palais… encore d’autres palais… Rectangles durs… à coupoles… marbres… énormes bijoux durs… au bord de l’eau blême… A gauche, un petit canal tout noir… qui se jette là… contre le colosse de l’Amirauté, doré sur toutes les tranches… chargé d’une Renommée, miroitante, tout en or… Quelle trompette! en plein mur… Que voici de majesté!… Quel fantasque géant? Quel théâtre pour cyclopes?… cent décors échelonnés, tous plus grandioses… vers la mer… Mais il se glisse, piaule, pirouette une brise traître… une brise de coulisse, grise, sournoise, si triste le long du quai… une brise d’hiver en plein été… L’eau frise au rebord, se trouble, frissonne contre les pierres… En retrait, défendant le parc, la longue haute grille délicate… l’infinie dentelle forgée… l’enclos des hauts arbres… les marronniers altiers… formidables monstres bouffis de ramures… nuages de rêves repris à terre… s’effeuillant en rouille déjà… Secondes tristes… trop légères au vent… que les bouffées malmènent… fripent… jonchent au courant… Plus loin, d’autres passerelles frêles, "à soupirs", entre les crevasses de l’énorme Palais Catherine… puis implacable au ras de l’eau… d’une seule portée terrible… le garrot de la Neva… son bracelet de fonte énorme. Ce pont tendu sur le bras pâle, entre ses deux charnières maudites: le palais d’Alexandre le fou, rose lépreux catafalque, tout perclus de baroque… et la prison Pierre et Paul, citadelle accroupie, écrasée sur ses murailles, clouée sur son île par l’atroce Basilique, nécropole des Tzars, massacrés tous. Cocarde tout en pierres de prison, figée, transpercée par le terrible poignard d’or, tout aigu, l’église, la flèche d’une paroisse d’assassinés.

Le ciel du grand Nord, encore plus glauque, plus diaphane que l’immense fleuve, pas beaucoup… une teinte de plus, hagarde… Encore d’autres clochers… vingt longues perles d’or… pleurent du ciel… Et puis celui de la Marine, féroce, mastoc, fonce en plein firmament… à la perte de l’Avenue d’Octobre… Kazan la cathédrale jette son ombre sur vingt rues… tout un quartier, toutes ailes déployées sur une nuée de colonnades… A l’opposé cette mosquée… monstre en torture… le "Saint Sang"… torsades… torsions… giroles… cabochons… en pustules… toutes couleurs… mille et mille. Crapaud fantastique crevé sur son canal, immobile, en bas, tout noir, mijote…

Encore vingt avenues… d’autres percées, perspectives, vers toujours plus d’espaces… plus aériennes… La ville emportée s’étend vers les nuages… ne tient plus à la terre… Elle s’élance de partout… Avenues fabuleuses… faites pour enlever vingt charges de front… cent escadrons… Newsky!… Graves personnes!… de prodigieuses foulées… qui ne voyaient qu’immensités… Pierre… Empereur des steppes et de la mer!… Ville à la mesure du ciel!… Ciel de glace infini miroir… Maisons à leur perte… Vieilles, géantes, ridées, perclues, croulantes. d’un géant passé… farci de rats… Et puis cette horde à ramper, discontinue, le long des rues… poissante aux trottoirs… rampe encore… glue le long des vitrines… faces de glaviots… l’énorme, visqueux, marmotteux, grouillement des misérables… au rebord des ordures… Un cauchemar traqué qui s’éparpille comme il peut… De toutes les crevasses il en suinte… l’énorme langue d’Asie lampante au long des égouts… englue tous les ruisseaux, les porches, les coopératives. C’est l’effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine… Miss Russie… Géante… grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde… et qui l’agonise… C’est pas une erreur… Je voudrais vous faire comprendre, de plus près, ces choses encore… avec des mots moins fantastiques…

Imaginez un petit peu… quelque "Quartier" d’ampleur immense… bien dégueulasse… et tout bondé de réservistes… un formidable contingent… toute une armée de truands en abominable état… encore nippés en civil… en loques… tout accablés, guenilleux… efflanqués… qu’auraient passé dix ans dans le dur… sous les banquettes à bouffer du détritus… avant de parvenir… qu’arriveraient à la fin de leur vie… tout éberlués… d’un autre monde… qu’attendraient qu’on les équipe… en bricolant des petites corvées… de ci… de là… Une immense déroute en suspens… Une catastrophe qui végète. […]»

Louis-Ferdinand CélineBagatelles pour un massacre, 1937.

jeudi 7 mars 2019

Une vie sans fin dans la misère permanente...

Ce coin de la terrasse était le plus dégueulasse de tout l’immeuble. Au début de la crise, en 1990, elle avait perdu son emploi de femme de ménage et elle avait fait comme tant d’autres : elle s’était pris quelques poulets, un cochon et des pigeons. Elle avait fabriqué des cages de bric et de broc, avec des planches pourries, des bidons, des chutes d’acier, des vieux bouts de fil de fer. Parfois, l’eau courante disparaissait pendant des jours. Alors, elle réveillait les garçons à l’aube, les houspillait, les malme­nait et les forçait à descendre les quatre étages pour remonter des seaux tirés d’un puits qui, chose incroyable, se trouvait juste au coin de la rue, simplement recouvert par une plaque d’égout.
Ils avaient neuf et dix ans, à l’époque. Reynaldo, le plus petit, était un enfant calme et silencieux ; Nelson, moins docile, se rebellait et protestait parfois à grands cris : «Me hurle pas dessus, con ! Qu’est-ce que tu as, encore ?»
Elle boitait de la jambe droite. Elle était un peu débile, aussi. Il lui manquait une ou deux cases, depuis toute petite ou peut-être de naissance. Sa mère à elle vivait avec eux. Elle devait avoir cent ans ou plus, allez savoir. Tout ce monde dans une chambre pourrie de trois mètres sur quatre et ce bout de terrasse à l’air libre. Il y avait des années que la vieille ne se lavait plus et elle était maigrissime d’avoir tant souffert de la faim. Une vie sans fin dans la misère permanente. Elle était devenue comme du carton. Jamais un mot. Une momie squelettique, muette et sale, qui ne bougeait presque pas, n’ouvrait pas la bouche, se contentait de regarder sa fille à moitié retardée et ses deux petits-enfants s’échanger des claques et des injures dans le vacarme que faisaient les poules et les chiens. «Ceux-là, ce sont des cinglés», disaient les voisins, et personne ne cherchait à intervenir dans ces disputes continuelles. 
De temps à autre, elle allumait une cigarette, s’accou­dait à la balustrade du toit en observant la rue et en conjurant ses souvenirs d’Adalberto. Elle avait eu des douzaines d’hommes, dans sa jeunesse. Elle aimait les exciter, comme ça, quel que soit leur âge. Des fois, ils disaient : «Hé, fofolle, viens un peu me la sucer. Je te donne deux pesos si tu me la pignes !», et hop, allons-y, ouvre la bouche. Certains lui donnaient de l’argent. D’autres non. Ils lui lâchaient leur purée et puis : «Attends-moi ici, que je reviens de suite», et ils dispa­raissaient. Mais avec Adalberto, ça avait été différent. Les enfants étaient de lui, sauf qu’il n’avait jamais voulu vivre avec eux sur ce toit, le grand salaud, et quand il avait vu qu’elle était enceinte une deuxième fois il s’était perdu dans la nature. Désormais c’était une vioque, presque, une demeurée qui puait à cent mètres, boitait, crevait la faim… En faisant les comptes ainsi, elle arrivait à la même conclusion : «Qui c’est qui voudra de moi, merde ? Si j’ai envie de quelque chose, c’est de mourir, tiens !» Elle ruminait, se fâchait contre elle-même, jetait sa cigarette en bas et, par désespoir, se mettait à gueuler sur les petits : «Rey, Nelson ! Allez chercher de l’eau, foutus feignants ! De l’eau, j’ai diiiiiit !»

Pedro Juan Gutiérrez, Le roi de La Havane, Editions 10/18.

mardi 5 mars 2019

En gagnant mon pain - Maxime Gorki

Présentation de l’éditeur
En gagnant mon pain (1916) est le volume central d’une trilogie contrastée, commençant par Enfance (1913-14) et se terminant par Mes universités (1923). Même si la dimension autobiographique assure la cohérence de l’ensemble, les conditions de la rédaction façonnent nettement la vision rétrospective. Le premier livre a été conçu à Capri, dans le temps d’un exil glorieux : le suivant, écrit en Russie, où l’auteur est rentré après une amnistie proclamée par le tsar, a été marqué par la guerre et l’installation du régime soviétique, enfin, le dernier volet est mis au point à l’étranger alors que l’homme entretient une relation ambivalente avec la jeune révolution, est simultanément en amitié et en intimité avec Lénine. La visée de la critique sociale n’a donc plus la même pertinence, et l’histoire elle-même ne se déchiffre ni ne s’interprète selon les mêmes critères. L’adolescence décrite dans En gagnant mon pain, laborieuse, impécunieuse, sentimentalement aride, est éclairée par la découverte de la littérature, récits populaires, ou récits plus substantiels comme ceux de Balzac et de Flaubert. L’ensevelissement dans les textes devient le moyen d’échapper à la souffrance quotidienne, détermine en outre le désir d’écrire. Orphelin depuis longtemps, l’écrivain a pu dire «Les livres, dans ma vie, ont remplacé ma mère». Cet investissement traduit une curiosité qui sera continuellement contrecarrée par la nécessité : travailler, travailler pour survivre. Si Enfance constitue une véritable référence, il n’en va pas ainsi des autres romans : cette publication tâche de restituer une oeuvre dans son mouvement complexe, afin de battre en brèche certains jugements liés à l’indéfinition du fragment.

J’ai bizarrement moins accroché que pour "Enfance" mais c’est tout de même un beau roman d'apprentissage, un joyaux dans sa description de la nature, des mœurs russes des pauvres gens et une déclaration d’amour au livre, dans un style cristallin, sans aucune lourdeur ; j’insiste sur la qualité de l’écriture. Se lit d’une traite. Une sorte de "Factotum" (Bukowski) à la russe. A saluer le travail remarquable du traducteur qui a su rendre la prose limpide (manque peut-être des notes en bas de page pour nous éclairer sur les coutumes et croyances russes). Mais la qualité de l’impression laisse à désirer malgré le prix de l’ouvrage ; caractères mal imprimés, manquant, déteignant/un peu flou  parfois...

«[…] Mon enfant, dit-elle, oublie ce que racontent les livres ; ils mentent, les livres ! » p.65

«[…] La femme, c’est une force ; elle a trompé Dieu Lui-même, oui, parfaitement ! (…) C’est à cause d’Eve que tout le monde s’en va en enfer, oui, parfaitement ! » p.92

«[…] le travail de l’esprit, pendant l’enfance, creuse dans l’âme des plaies si profondes que, parfois, elles ne peuvent plus se fermer. » p.103

«[…] La seule différence entre les hommes, c’est le degré de leur bêtise. L’un est intelligent, l’autre moins, le troisième est complètement bête. Pour s’instruire, on doit lire des livres bien choisis ; la magie noire, et tout le reste ! Il faut lire tous les livres, alors on découvre ceux qui peuvent être utile… » p.124

«[…] Lorsque Dieu nous envoie sur la terre, nous sommes de stupides enfants, Il veut que nous en revenions vieillards instruits, donc il faut apprendre ! » p.165

«[…] Peut-on demander à quoi pense un homme ? Il est impossible de répondre à cette question. On pense simultanément à beaucoup de choses, à tout ce qu’on a sous les yeux, à ce qu’on a vu hier et l’année passée, et tout est confus, insaisissable, se meut et se transforme. » p.186-187

«[…] Les livres, mon ami, sont comparables à un grand jardin où il y a de tout : de l’inutile, de l’excellent et de l’agréable… (…) Les brèves leçons du pharmacien m’inspiraient une révérence toujours plus vive pour les livres ; peu  à peu ils me devinrent aussi indispensables que l’eau-de-vie à un ivrogne. » p.189

«[…] L’argent, ce n’est pas comme les gens, il n’y en a jamais de trop. » p.233

«[…] La lecture empêche les querelles et le bruit ; c’est une bonne chose ! » p.269

«[…] Ici, depuis que tu lis, c’est comme au printemps quand on enlève les doubles fenêtres et qu’on laisse pour le première fois pénétrer l’air pur (…) » p.270

«[…] Les gens s’usent et meurent, c’est naturel, mais nulle part ils ne s’épuisent avec la même rapidité terrifiante, ni aussi stupidement que chez nous, en Russie… » p.273

«[…] La gaîté, chez nous, n’est ni spontanée, ni naturelle, il faut la faire naître, l’entretenir, l’exciter, c’est une pauvre flamme toujours prête à s’éteindre. Et trop souvent la gaîté russe se transforme d’une manière inattendue et insaisissable en un drame féroce. L’homme danse comme un captif briserait ses liens, et soudain, libérant en lui le fauve le plus cruel, il se précipite en brute sur les autres et il mord, déchire et anéantit… » p.276-277

«[…] Etre bon, c’est ce qu’il y a de plus facile pour les paresseux ; la bonté, mon garçon, ça ne demande pas d’esprit. » p.313

«[…] on a beau se démener, on peut espérer ce qu’on veut, mais personne n’échappera au linceul et à la tombe ! » p.313

«[…] Qui suis-je ? Un être humain. Et l’autre, qui est-il ? Un être humain aussi. Alors quoi ? Dieu exigerait-il de lui ou de moi un impôt différent ? Non, nous sommes tous égaux devant Dieu… Il faut que nous soyons égaux dans la vie. » p.320

Maxime Gorki, En gagnant mon pain, Editions  L’Harmattan/Les Introuvables.

dimanche 3 mars 2019

Les vraies guerres sont celles dont on ne sort pas…

«[…] J’ai reçu un livre récemment de J.-R. Bloch, un livre sur la guerre d’Espagne, orné d’une violente dédicace
"A Louis-Ferdinand Céline,
parce que là-bas on tue !"
Possible ! mais toujours est-il qu’on n’a pas tué, J.-R. Bloch ! Tant mieux ! Nom de Dieu ! Tant mieux ! S’ils ont respecté la vie et la liberté de J.-R. Bloch, bel et bien remonté d’Espagne sain et sauf ! documenté, gaillard, imprécateur, martial comme général Cherfils, interventionniste à tous cris ! plus ultra, plus passionné que jamais!… Veni, Vedi, Retournit, Donnit quelques conférences, fort applaudies, embrassit la Passionaria !… remontit dans bel avion, ronflit, remontit moral, revenit ! … C’est une drôle de guerre quand même la guerre d’Espagne !… On y entre, on en sort comme dans un moulin… Les vraies guerres sont celles dont on ne sort pas… Déjà, les "délégations parlementaires" au front ? déjà ? déjà les petites casquettes "poincarillées" ? déjà ?… Petits jouisseurs, petits sadiques d’événements, frémissants de vivre à fond "les heures extraordinaires" d’un monde en catastrophe… Mais en artistes bien préparés, spectateurs, ne confondons pas. Tout pour le vago-tonique ! … et rien dans la culotte ! … La race des pousse-au-crime est toujours semblable à elle-même, "va-t-en-guerre" bourgeois, "pousse-au-crime" communiste, du kif absolument ! comme fiente, identique ! Apôtres et stratèges de la tripe d’autrui… Il s’agit d’éprouver d’inédites sensations, rien de plus, rien de moins… "mieux-que-cocaïne".  […]»

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

samedi 2 mars 2019

Pulp Fiction (Bruce Minney)

Quand les nasillions faisaient encore fürher... C'était vraiment une autre époque... Maintenant il y a internet...










(c)Copyright Bruce Minney
Bruce Minney fut illustrateur durant 40 ans pour des magazines pulps, des livres de poche et des storyboards...
Il réalisa de nombreuses illustrations pour "Stage", "For Men Ony", "Male", "True Action", "Man's World" ainsi que pour de nombreux autres magazines publiés par "Magazine Management"...
Source

jeudi 28 février 2019

La liberté...

“On ne demande pas la liberté, mais l’illusion de liberté. C’est pour cette illusion que l’humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ?”
Cioran, Cahiers.

mardi 26 février 2019

Plus un boiteux à la traîne...

«[…] "L’Homme est tout juste ce qu’il mange !" Engels avait découvert ça en plus, lui malin ! C’est le mensonge colossal ! L’Homme est encore bien autre chose, de bien plus trouble et dégueulasse que la question du "bouffer". Faut pas seulement lui voir les tripes mais son petit cerveau joli !… C’est pas fini les découvertes !… Pour qu’il change il faudrait le dresser ! Est-il dressable ?… C’est pas un système qui le dressera ! Il s’arrangera presque toujours pour éluder tous les contrôles !… Se débiner en faux-fuyants ? Comme il est expert ! Malin qui le baisera sur le fait ! Et puis on s’en fout en somme ! La vie est déjà bien trop courte ! Parler morale n’engage à rien ! Ça pose un homme, ça le dissimule. Tous les fumiers sont prédicants ! Plus ils sont vicelards plus ils causent ! Et flatteurs ! Chacun pour soi !… Le programme du Communisme ? malgré les dénégations : entièrement matérialiste ! Revendications d’une brute à l’usage des brutes !… Bouffer ! Regardez la gueule du gros Marx, bouffi ! Et encore si ils bouffaient, mais c’est tout le contraire qui se passe ! Le peuple est Roi !… Le Roi la saute ! Il a tout ! Il manque de chemise !… Je parle de Russie, à Leningrad, autour des hôtels, en touriste, c’est à qui vous rachètera des pieds à la tête, de votre limace au doulos. L’individualisme foncier mène toute la farce, malgré tout, mine tout, corrompt tout. Un égoïsme rageur, fielleux, marmotteux, imbattable, imbibe, pénètre, corrompt déjà cette atroce misère, suinte à travers, la rend bien plus puante encore. Les individualismes en "botte", mais pas fondus.
Si l’existence communiste c’est l’existence en musique ; plus râlante, borgne et clocharde, plus vacharde comme par ici, alors il faut que tout le monde danse, faut plus un boiteux à la traîne. […]»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 1936.

dimanche 24 février 2019

Un très bon début d'année 2019... #1

Pour faire mentir K. qui pense que je finis très peu mes lectures... :D

Testé et Approuvé !


Il s'est planté sur le marché de Tel-Aviv, un panneau autour du cou : À vendre - Piotrus - vêtements compris Mme Zinn n'a pas hésité longtemps : malgré son triste état, l'homme fera parfaitement l'affaire. Il aura la tâche de s'enfermer dans les toilettes tout le jour pour empêcher ses locataires d'y entrer et les pousser ainsi vers la sortie. Un volume d'encyclopédie suffira à l'occuper. Que faut-il avoir subi, qu'attend-on de la vie et de soi-même pour accepter ainsi de lier son sort à celui d'un trône interdit aux voisins? La jeune Batia qui, de temps à autre, vient le tirer de son néant et l'ensorceler le sauvera-t-elle de sa tentation du gouffre? Tragi-comédie sans pareille imaginée par un Polonais, héritier de Schulz et Gombrowicz, réfugié en Israël, farce philosophique composée dans un style syncopé, Piotrus est un roman inoubliable, météorite noire et brûlante qui classe son auteur inconnu dans la caste maudite des visionnaires de son siècle. 


Un roman très court, grotesque, absurde, loufoque, politiquement incorrect, mais avec un humour noir grinçant, provocant jusqu'au sordide, dans un style au scalpel... La deuxième partie, plus «classique», m'a moins passionné.
Extrait 1
Extrait 2


Cookie Mueller est née en 1949, à Baltimore, dans une famille de la classe moyenne américaine. Après un détour par le San Francisco hippie, elle devient une des actrices fétiches du réalisateur John Waters dont l’univers décalé colle parfaitement au sien. Elle est une figure incontournable de l’underground new-yorkais des années 70 et 80. Actrice, écrivain, danseuse, critique d’art, c’est une touche-à-tout de génie qui est de toutes les fêtes. Elle meurt du SIDA en 1989.
Devant l’objectif des plus grands photographes, des plus grands cinéastes, elle excellait à être simplement Cookie. L’inoubliable, la touchante Cookie Mueller, égérie de l’avant-garde new-yorkaise des années 70 et 80. Lors de soirées devenues mémorables, elle exerçait ses fabuleux talents de conteuse. Tous se délectaient de ses aventures extraordinaires, de ses souvenirs de l’époque où elle était la bad girl du lycée jusqu’à ses anecdotes de tournage avec John Waters, en passant par les épisodes sa vie californienne, lorsqu’elle côtoyait Janis Joplin ou un certain Jim Morrison. Et quand un jour, elle s’est enfin décidée à mettre tout ça par écrit, on s’est aperçu qu’un écrivain était né. Quel style, quel naturel, quelle verve, quelle fantaisie ! Lire Cookie Mueller aujourd’hui, c’est retrouver l’insouciance, goûter la liberté, tâter de la sauvagerie, risquer la tendresse. Elle écrit « cash », comme elle a vécu. On aurait tant aimé la connaître.

Une vraie découverte ! Cookie Mueller nous conte quelques épisodes de sa vie dans l’Amérique Underground, des années 70 et 80… Passionnant, dans une style direct, vif, road-moviesque, c’est souvent déjanté, rocambolesque, un peu trash par moment mais pertinent.
Elle a surtout un vrai regard intelligent sur le monde qui l’entoure et un style toujours bourré d’humour, d'ironie… même pour narrer des anecdotes borderlines ; la drogue et une rencontre ratée avec Charles Manson, un enlèvement, une tentative de viol, un viol, un accouchement apocalyptique (mais hilarant), un film avec John Waters, une enfance douloureuse…
Bref, en 160 pages, vous avez :  "Des conseils de coiffure et des recommandations de maquillage, quelques techniques d'auto-stop, plusieurs tactiques astucieuses pour échapper à un viol, une critique de l'accouchement sans douleur, une réflexion sur l'investissement des acteurs dans le cinéma à petit budget, le récit d'un incendie et celui d'un sauvetage en mer, un guide de voyage en Italie, des trucs et astuces pour l'apprentissage du go-go dancing, une méthode de conversation avec un serial-killer, un inventaire des bons réflexes en cas d'overdose, la marche à suivre pour apitoyer un douanier, un ABC d'escalade des murs de Berlin-Ouest, et la plus déchirante des lettres d'adieu".
C’est tellement  une conteuse géniale, tellement un réel plaisir de lecture, que j’en aurais bien lu le double !
Mais, heureusement, je viens de découvrir que les éditions Finitude vont très bientôt sortir une nouvelle fournée : « Comme une version arty de la réunion de couture ».
Pour public averti.
On étaient prêtes à manger de la merde, à prendre feu, à baiser des poules, mais on ne nous ferait pas montrer nos chattes en gros plan. Fallait bien qu'une ligne soit tracée quelque part.
"Moi, je dois montrer ma bite, a dit David.
- Mais il y aura un cou de dinde noué autour, répliqua Mink, ça ne compte pas.
- Elizabeth va montrer ses nichons et sa bite, David. De quoi tu te plains ?" est intervenu Divine, ce qui nous a tous mis d'accord.


Ce livre n'est pas un roman. Ici, nulle place pour l'imagination. La zone d'une grande ville, des baraques, le terrain vague, les cris, les coups, la crasse, l'alcool, la sexualité, la brutalité et l'ignorance, la perversité, les jeux cruels des enfants désœuvrés, tout est vrai. Vrai, aussi, le personnage du maître d'école, cherchant à leur donner le goût et l'ambition de la dignité humaine. "Je n'ignore point, dit l'auteur, que ces pages n'ont de valeur qu'en vertu de l'émotion qui, si toutefois j'y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j'ai dépeints." Salué comme une révélation en 1952, Requiem des innocents est le premier livre de Louis Calaferte. Il garde aujourd'hui toute sa virulence et demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l'injustice du monde moderne.

Un choc ! Une sorte de « Mort à crédit » anorexique (200 pages au lieu de 600) mais en plus dur, plus cruel, plus troublant, plus choquant, plus cru… (Avec cette scène de quasi viol/dépucelage dans un dépotoir). Même si, comme pour « Mort à crédit », il est permis de douter de la véracité autobiographique du récit. Un vrai écrivain « célinien », avec ce même goût de l’aphorisme, du bon mot, de la petite phrase…
Pour public doublement averti.

"La boisson c'est l'hostie du pauvre."

"On ne lisait pas chez nous. Ni les revues ni les journaux. On avait assez à faire de vivre. Ça nous prenait tout notre temps."

"Mon frère Lucien fit mieux : il ne céda pas au fil de laiton destiné à le tuer dans l'oeuf. Il se contenta de naître idiot."

"Pas savoir parler, c'est la fin de tout."

à suivre...

samedi 23 février 2019

Paris jolie ville... Une "belle" évocation du Paris pollué en 1937... Que dire d'aujourd'hui ?

«[…] Paris, puisque nous en sommes là, est une ville qu’on ne peut plus reconstruire, même plus aménager, d’une façon d’une autre. Les temps des rafistolages, des bricoles, des petites malices, des affûteries sont révolus… C’est une ville qu’a fait toute sa vie, qu’est devenue maintenant toute nuisible, mortelle pour ceux qui l’habitent. Le mieux c’est qu’elle reste croupir en retrait définitif en "touchant" musée, avec tourniquets si l’on veut, une exposition permanente, en arrière des événements, comme Aigues Mortes, Bruges ou Florence… Faut la démembrer tout à fait, lui laisser juste les parties mortes, tout le faisandé qui lui convient. Pour les humains c’est autre chose, ils peuvent pas vivre dans un cadavre… Paris jolie ville croupissante, gentiment agonique entre la noble Place des Vosges et le Musée Carnavalet… Parfait. L’agonie est un spectacle qui intéresse bien des personnes. Vieillarde fétide qui se disloque en susurrant des choses d’Histoire… La seule banlieue possible d’une ville de quatre millions d’habitants, c’est la mer. La mer seule assez puissante, assez généreuse, pour assainir quotidiennement ce terrible infernal ramassis, cet effrayant conglomérat de pourritures organiques, inhalantes, expirantes, chiatiques, fermenteuses, fébricilantes, virulogènes. La ville la plus malsaine du monde, la plus emboîtée, la plus encastrée, infestée, confinée, irrémédiable c’est Paris ! Dans son carcan de collines. Un cul-de-sac pris dans un égout, tout mijotant de charognes, de millions de latrines, de torrents de mazout et pétrole bien brûlants, une gageure de pourriture, une catastrophe physiologique, préconçue, entretenue, enthousiaste. Population à partir de mai, plongée, maintenue, ligotée dans une prodigieuse cloche au gaz, littéralement à suffoquer, strangulée dans les émanations, les volutes de mille usines, de cent mille voitures en trafic… Les dégagements sulfureux, stagnants de millions de chiots, absolument corrodée, minée, putréfiée jusqu’en ses derniers hémoblastes, par les plus insidieuses, les plus pernicieuses ordures aériennes… Ventilation nulle, Paris un pot d’échappement sans échappement. Buées, nuages de tous les carbures, de toutes les huiles, de toutes les pourritures jusqu’au deuxième étage de la tour Eiffel. Une cuve, asphyxiante au fond de laquelle nous rampons et crevons… Densité de pourriture vaporeuse infranchissable à tous les rayons solaires directs. La nuit, le fameux "Ouessant" lui-même avec ses 500 000 000 de bougies, sèche risible contre ce rideau de toutes les pourritures parisiennes stagnantes, parfaitement opaques. Aucune lumière ne peut percer, disperser cette bouillie. Pourriture prodigieuse, surchauffée, enrichie infiniment, pendant tous les mois de l’été, par tant d’autres saloperies permanentes, exsudats organiques, résidus chimiques, électrifiés, de millions de carburations abjectes qui nous filent tout droit dans les bronches et le trésor de notre sang. A la bonne santé pour la ville lumière ! Une poubelle gazeuse pour tortures imbéciles !… Salut ! Les humains se traînent dans Paris. Ils ne vivent plus, c’est pas vrai !… Jamais ils n’ont leur compte humain de globules, 3 à 5 milliards au lieu de 7. Ils n’existent qu’au ralenti, en larves inquiètes. Pour qu’ils sautent il faut les doper ! Ils ne s’émoustillent qu’à l’alcool. Observez ces faces d’agoniques… C’est horrible à regarder… Ils semblent toujours un peu se débattre dans un suicide… […]»

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.