jeudi 13 décembre 2018

Rien de scandaleux...

10 avril 1923.
"Il y avait là Hirsch en conversation sur des histoires de pédérastie. Il racontait notamment qu'un jour il avait entendu Oscar Wilde dire de très belles choses sur l'amour des hommes entre eux, évoquant la Grèce, disant de très belles choses enfin, à en croire Hirsch. Le soir, Hirsch avec un ami passe boulevard Saint-Germain et qui voit-il, à la terrasse d'un café : Wilde assis et tenant par la taille un caporal d'infanterie de marine. « Nous avons été scandalisés », ajoute Hirsch. La niaiserie de ce mot m'a agacé. « Qu'est-ce que vous trouvez là de scandaleux, lui ai-je demandé. Qu'est-ce que vous pouvez trouver de scandaleux à ce qu'un homme couche avec un autre homme. Dites que cela est répu­gnant, dégoûtant, si vous voulez. Scandaleux ! Tout est possible dans les affaires sexuelles. Je n'ai certes aucun goût pour la pédérastie masculine, mais quant à trouver cela scandaleux, non. Songez qu'il y a des femmes qui trouvent scandaleux qu'on puisse faire une certaine caresse à un homme, qu'il y a des gens qui trouvent scandaleux qu'on puisse faire minette à une femme, qu'il y a des femmes qui se trouveraient presque désho­norées si elles touchaient la verge de leur mari ou la regardaient. Tout cela est de la morale la plus bête. Il n'y a rien dans tout cela de scandaleux. Les gens prennent leur plaisir d'une façon, les autres d'une autre. Dites que vous ne partagez pas ces goûts, voilà tout. Scandaleux ! Il n’y a jamais rien de scandaleux dans ce domaine, pas plus que dans un aucun autre, je crois bien."

Paul LéautaudJournal littéraire, Mercure de France.

Rien d'étonnant, ni de scandaleux pour quelqu'un qui pratiquait l'urophilie...

mardi 11 décembre 2018

L’automobile... c’est le vertige...

Octave Mirbeau
Le départ
Avis au lecteur

Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la France, de la Belgique, de la Hollande, de l’Allemagne, et, surtout, à travers un peu de moi-même.
  Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?
 N’est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des impressions, des récits, qui, le plus souvent, n’ont aucun rapport, aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou renaître en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage entrevu, une voix que j’ai cru entendre chanter ou pleurer dans le vent?
  Mais est-il certain que j’aie réellement entendu cette voix, que cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques, je l’aie vraiment rencontrée quelque part; et que j’aie vu, ici ou là, de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d’un si brusque lyrisme, et qui, tout à coup — par suite de quelles associations d’idées? —, me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet ?
  Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la réalité. Je n’en sais rien. L’automobile a cela d’affolant qu’on n’en sait rien, qu’on n’en peut rien savoir. L’automobile, c’est le caprice, la fantaisie, l’incohérence, l’oubli de tout… On part pour Bordeaux et — comment?… pourquoi? — le soir, on est à Lille. D’ailleurs, Lille ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou Pontarlier…, qu’est-ce que cela fait?… 
  L’automobile, c’est aussi la déformation de la vitesse, le continuel rebondissement sur soi-même, c’est le vertige.
  Quand, après une course de douze heures, on descend de l’auto, on est comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés d’étranges grimaces et de mouvements désordonnés… Ce n’est que peu à peu qu’ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d’insectes aux élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s’illumine… Que s’est-il donc passé?… On n’a que le souvenir, ou plutôt la sensation très vague, d’avoir traversé des espaces vides, des blancheurs infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues de feu… Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour s’apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide, et qu’il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques, des gens qui passent, qui parlent, qui s’empressent… On ne se ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore vous reste-t-il une sorte d’agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de la nuit.
  —Alors, me direz-vous, c’est le journal d’un malade, d’un fou, que vous allez nous donner?
 Hélas!…, cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme — même parmi ceux qui ont le moins de génie — peut se vanter de n’être ni fou, ni malade?

Octave Mirbeau, La 628-E8, 1907.

André Theuriet (1833-1907), écrivain prolifique et soporifique, d’inspiration académique, auteur de recueils poétiques et de romans, où il évoque surtout la vie de province. Botaniste amateur, il manifeste pour la nature un amour que Mirbeau juge superficiel. Paul Thureau-Dangin (1837-1913), historien catholique et orléaniste, élu en 1893 à l’Académie française contre Zola, fut l’auteur d’une monumentale Histoire de la monarchie de Juillet. cf Pierre Michel.

dimanche 9 décembre 2018

Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses...


Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses, Trailer, Ludovic Cantais.
Documentaire réalisé en Septembre 1998 à Los Angeles.
Dernière diffusion le 7 aout 2013 sur ARTE.

vendredi 7 décembre 2018

LETTRE D’AMOUR AUX CAMÉS

Salut les cons, les voyous, les roadies, et les blues jeans Renoma : je suis de passage et j’ai deux ou trois trucs à vous dire, comme ça. De quoi je me mêle ? De vous tous et de milliers d’autres. Une gueule est faite pour parler et une machine pour taper, et un être humain pour - comme disait le plus grand planeur de tous les temps - «aimer son prochain». Voilà. Le shérif est en ville, et il va tirer. Et rien à foutre. Et un peu partout. Salut les reines des restes : restes de vous - même avec vos bébés nés en manque car vous étiez trop lâches pour avouer au toubib que vous étiez toxicos enceintes. Le môme pleure dans le coin, le linge sale et le ventre vide : pas de Nesquik pour lui, pas assez de blé. Juste assez pour que maman achète sa poudre. Juste assez pour qu’elle baise n’importe qui, n’importe comment pour avoir de quoi retrouver son dealer, sous une porte cochère. Vite. Vite. Il neige sur Paris… pied ! Rare ! Rien à en foutre, on veut de la neige dans nos veines. On espère qu’entre-temps le même n’a pas renversé ce qui traînait de Mari sur le canapé sale, à côté du dernier Mandrax. Fixette. Vite. Aiguille sale ? Hépatite ? Rien à foutre. San Sebastian de la Blanche, c’est pas notre faute. La société nous a fait comme ça. Mon vieux est un con. Maman n’a rien compris. Leila m’a laissé pour une autre. Tralala là et chiale, chiale. Chier, faites chier. Tous. Salut mes loulous, mes rouleurs de mes deux, kamikaze de la Harley, mes bras restent. C’est bien ? Tu es cool. Cool. Je sais. Si cool que tu peux plus réchauffer les pieds de ta bonne femme. Ecroulés côte à côte - hmmm, hmmm, pied - et si on essayait de baiser ? Blff.

Tellement mieux le flash, tellement mieux. Sales cons minables, vous osez vous défoncer en écoutant Dylan et Lay, Lady Lay. Vous êtes obscènes. Lui, il a ses emmerdes aussi, il doit vivre avec son génie - chose jamais facile, demande à Baudelaire, demande à Garrel, demande à Romain Gary et demande à Eustache - avec ses problèmes conjugaux. Et il bosse, le mec. Il est sur pied tous les jours, pour chanter Hurricane Carter pour vous. Vous êtes obscènes. (Putain, elle nous emmerde, mettons sa lettre dans les chiottes. Rien à foutre. Elle est vraiment trop square). D’accord, j’ai rien dit. Mais j’ai quand même envie de causer encore. Vous me casseriez la gueule ? Essaie donc : Pierrot mon Loulou élu viendra te saluer. Certains amis au teint basané me trouvent assez sympathique. Vous vous défoncez avec Sonny Criss ? Je vous l’interdis.

Interdis. C’était mon copain, et il essayait avec moi de vous décrocher. Et il jouait presque aussi bien que Yardbird Parker qui, sur son lit de mort, suppliait les jeunes musiciens de le croire quand il disait que son génie ne venait pas du cheval. Ça venait de son génie et de ses efforts au-delà du possible. Point c’est tout. Il travaillait. Ça s’apprend le sax. Tu te shootes avec Miles ? Ça se travaille la trompette. Des heures et des années chaque jour. Paul Desmond vous branche ? Moi aussi. Il fumait même pas les joints (à propos, puisque vous êtes tous si together, savez-vous qu’il vient de mourir avant la cinquantaine… de cancer ?). Et il est sublime Mick Jagger. Et Keith peut-être plus. Et ils se donnent à ne plus en finir pour vous. Et gracias, de nada, vous restez contre le mur avec le garrot, trop défoncé pour l’enlever.

Et Bobby Marley ? Qui ne l’aime pas ? Et il fait de la musique et de la politique, et il risque sa vie. Sniffette, sniffette. Et n’écoutez plus, je vous en prie, mon ami Memphis Slim. On est cool, huh ? (Elle peut pas la fermer celle-là. Pour qui elle se prend ? Pour une girl-scout ?). Et Hakim Jamal ?, cousin de Malcom X, ex-toxico, taulard, Muslim noir, plus bel homme qui a jamais marché sur la terre : il est mort mon Jamal - huit balles dans le ventre. Trois junkies revenus du Vietnam l’ont fait. Vietnam. OK (circonstance atténuante), mais vous m’avez tué Jamal. Oh, t’en fais pas, je fais pas du racisme à l’envers. J’ai connu des salauds et des minables, des crados et des paresseux de toutes les couleurs.

Bon, basta. J’arrête. Je fume une sèche, je bois une bière. Et je plane. Avec Count Basie, The Count. Je vais prendre un bain et mettre des pétales de rose dedans. Je la boucle, vous me fatiguez trop. Juste, une dernière chose, les copains, André Malraux, connais ? Moi, si. Assez bien. Et de toute sa vie, il a fumé trois boulettes d’opium, juste pour décrire le vieux Gisors. Trois. OK ? Salut les vauriens. Bacci. The Count joue Two for the blues et ça plane sec ! Navré pour la sèche, Madame Weil… Personne n’est parfait, n’est-ce pas ?

Quinze minutes.

Me revoilà ! Caftan, encens, parfum. The Count joue Jump for Johnny et je laisse tranquille mes camés avec leur overdose : qu’ils crèvent dans leurs vomis. […] Et je m’adresse maintenant aux poulets. Calmement. Je sais que vous faites un métier aliénant. Je sais que vous en avez marre. Mais ce n’est pas une raison pour terroriser Garrel et sa belle dame et tous les autres. […] Ne frappez plus mes potes qui essaient douloureusement de sortir de leur désespoir. Tenez-vous bien, je vous en prie. Vous savez mieux que moi où est la came, vous savez qui la fabrique, d’où elle vient, et qui en profite. Soyez des gardiens de la paix : DE LA PAIX. C’est noble. […] Bref, n’oubliez pas votre premier catéchisme. «Aime ton prochain comme toi-même !» Donc tenue et calme et aimez-vous les uns les autres. Chacun de nous chante ses blues. Merci.

PS : Je sais que je vais trop loin, mais je n’aime pas à oublier cette phrase d’André Malraux : «Faire connaître aux hommes la grandeur qu’ils ignorent en eux.» Salut.

Jean Seberg, courrier adressé au journal Libération en février 1978 et (re)publié le 10 septembre 1979.

Source
Jean Seberg

mercredi 5 décembre 2018

Les coups - Jean Meckert

En ces temps de fronde, de condescendance politico-bourgeoise, de #BalanceTonPorc et autre #MeToo, je me permets d’exhumer de ma bibliothèque ce livre de Jean Meckert : Les coups. Il figure en bonne place dans mon Top 100... Une certaine cohérence dans mes lectures passées/présentes/futures…
Un écrivain quelque peu oublié (même par moi) qui deviendra un des piliers de la Série Noire sous le nom de Jean Amila.

Aux abords des années 30, Félix est un petit gars, manoeuvre de son état dans un atelier de mécanique, pas bien fute-fute, peu d’éducation, des difficultés pour s’exprimer, pour trouver ses mots…
“Bientôt l’hiver est venu, la vache, pas tellement en froidure mais en morte-saison. On se demandait toujours si Parmain la prendrait sa fameuse décision énergique de foutre la moitié du monde en chômage pendant que les voitures ne sortent pas.
On vivait des accidents. A nous les pare-chocs maladifs, les caisses défoncées, les ailes gondoleuses, les marchepieds emboutis, les capotes déchirées ! A nous le verglas et les dérapages ! Un bon point aux apprentis ! Un triple ban aux défonceurs de becs de gaz ! Une tournée générale aux chauffeurs de taxis ! Tant qu’il y avait de la case, il y avait de la vie.”
Son désarroi gonfle d’être incompris ou de mal comprendre...
“Je me trompe peut-être, mais je n’aime pas les gens qui causent. Tout comme la mode est faite pour les gens qui n’ont pas de goût, la causette c’est le paravent de ceux qui n’ont rien dans le ventre, c’est la grande recherche de l’impasse qu’on baptise infini, c’est la grande tromperie civilisée, ce qu’on aperçoit du dehors, du monté à graines, du loupé.”
Là, Félix rencontre Paulette, malheureuse et mariée…
Paulette quittera son mari pour lui…
“Nous deux, c'était tout, et puis merde pour tout le monde.”
Félix rencontrera sa belle-famille, modeste, mais qui a des velléités de petite bourgeoisie...
“À la fin, il accaparait tout, Henri, un bavard fini. Seulement il en avait vite fait le tour de ce qu’il connaissait. Il reprenait toujours d’autres mots et d’autres variantes, comme s’il était absolument indispensable de ne pas laisser une seconde sans paroles. Moi je m’emmerdais. Je lui faisais des signes discrets, à Paulette, elle ne voyait rien, elle était dans son élément. Elle faisait du charme, assise sur le bord d’un fauteuil, elle parlait aussi sans bafouillis, les phrases lui venaient, coulantes et faciles… Ça m’impressionnait.”
Une belle-famille qui se moquera de lui, de son “handicap” de ne pas savoir mettre de mot sur ses goûts, sur ses idées, sur son mal de vivre, de son problème à communiquer (comme, il me semble,  au début de “Martin Eden” de Jack London). Sa belle-famille, elle, a les bons mots, les mots justes, mais ils sonnent creux…
“Ils passaient leur vie à ne rien dire, mais bon Dieu ils le disaient bien.“
Alors, lors de conflit, Félix va cogner Paulette au bout du désespoir, il va la frapper car le dialogue ne suffit plus, il n’a plus que ça pour se faire comprendre !…
Quand le trop peu de mot ne suffit plus… quand on ne sait plus quoi dire… quand les coups remplacent le langage…
Comment en est-il arrivé à battre sa femme ? Comment est-il passé d'un amour romantique aux coups ?...
"On s'aimait, on le sentait bien, mais il y avait l'amour-propre, ce chiendent, qui faisait sa grande offensive."
Ce premier livre, publié en 1941/42, acclamé par André Gide, Raymond Queneau et Roger Martin du Gard, est sûrement son chef-d'oeuvre.
“On était assis confortablement dans les petits fauteuils rouges. Ce qui gênait c’était plutôt la chaleur, l’obscure et forte, exténuante, qui foutait la sueur au front et aux fesses. Tous en choeur au petit ciné, on macérait, on se dégraissait sur la chemise, dans des rivières de dessous de bras. Sueur, fumée, mélange scientifique, délébile, l’absolu du parfum, le plus robuste, le repousse-mites, on communiait là-dedans, frères baptistes de passage.”
Dans une langue populaire, “populiste”, qui ne manque pas de poésie, au plus près de son “héros”, en adéquation avec son sujet (comme pouvait l’être la langue dans "Des fleurs pour Algernon" de Daniel Keyes par exemple), et dans une langue, disons-le, très célinienne (voire ajarienne (Emile), mais 40 ans avant), Meckert décortique son sujet de prédilection : l’incommunicabilité entre les êtres.
“Il y avait un peu de paresse dans mon cas : je laissais tomber. Tout le drame avec Paulette ça vient peut-être de là, que je lui ai laissé croire à mon vide, que je n’ai jamais eu le courage d’affronter le ridicule de ma pensée toute nue, sans passer par les clichés aux autres…. J’ai peut-être eu tort de toujours vouloir éteindre la lumière.”
Par le truchement de Félix, Meckert dénonce la condition sociale, les relations conflictuelles au travail, l'ambition écrasée par l'absence d'ascension sociale, les bonheurs au rabais...
“– Dis, mon chéri ! T’aimes mieux lui, ou l’autre ? Et qu’est-ce que tu penses de cette petite-ci ? Et de ce grand-là ?...
Graves discussions de plain-pied, sans douleurs, sans effort. Du vrai travail sans filet. Ça aidait à vivre, au fond. C’est rien que ça, la vie, des riens dont se fait un monde.”
Il fustige également la petit bourgeoisie et les faux semblants...
“– Concessions au public... Italianismes... Vulgarités..., me renseignait Paulette, très sûre d'elle.
 – Pardon, pardon ! répliquait Auguste qui admirait solidement... Musique populaire !... Inspiration mélodique !... Succès certain !... Trois mille représentations !...
On sentait nettement qu'ils avaient lu des notices différentes. C'étaient leurs opinions ! Ils se seraient fait hacher sur place pour défendre" leurs" idées !”
Bref, ce n'est en aucun cas un roman Harlequin ! ;-)

Jean Meckert, Les coups, Editions Gallimard/Folio.
Jean Meckert (c)R.Parry

lundi 3 décembre 2018

Rencontre entre l'Est et l'Ouest... (au milieu des années 80)

Sergueï Dovlatov (Est) & Kurt Vonnegut (Ouest)

Kurt Vonnegut écrivait à Dovlatov : « Je vous aime aussi, mais vous avez brisé mon cœur. Je suis né dans ce pays, je l’avais servi sans peur pendant la guerre, mais je n’ai pas réussi à vendre un seul de mes récits au New Yorker. Et maintenant vous arrivez et – bang – vos récits y sont publiés… J’attends beaucoup de vous et de votre travail. Vous avez du talent que vous êtes prêts à donner à ce pays cinglé. Nous sommes heureux que vous soyez ici ». Source

samedi 1 décembre 2018

Meiko Kaji - Flower of Carnage (Shura No Hana, 1973) #2


Sublime chanson... Sublime voix tout simplement...
Utilisée dans la BO de "Kill Bill"...
Et je crois aussi dans "Lady Snowblood"...

jeudi 29 novembre 2018

Pour sortir de la stupidité...

1889
6 avril.
Tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai pensé, tous mes paradoxes forcés, ma haine du convenu, mon mépris du banal, ne m'empêchent pas de m'attendrir au premier jour de printemps, de chercher des violettes au pied des haies parmi les étrons et les papiers pourris, de jouer aux « chiques » avec les gamins, de regarder des lézards, des papillons à robe jaune, de rapporter une petite fleur bleue à ma femme. Éternel antagonisme. Effort continu pour sortir de la stupidité, et inévitable rechute. Heureusement !

Jules Renard, Journal (1887-1910).

mardi 27 novembre 2018

La Grève des électeurs... d'une modernité... tous en grève !...

Une chose m'étonne prodigieusement — j'oserai dire qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s 'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire 1'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?... Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et de donner l'autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.  

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, parue le 28 novembre 1888 dans Le Figaro.

dimanche 25 novembre 2018

La vie ferraillant contre la mort jusqu’à l’ultime défaite...

Charles Bukowski ©Robert Crumb
29.8.91    22 h 55
Bide, aujourd’hui, aux courses, comme si ma putain de vie ne devait être qu’une suite de hauts et de bas. Chaque jour, pourtant, je me rends là-bas. N’adressant la parole à personne, excepté aux employés. Probable que je souffre de quelque mal incurable. Saroyan a creusé sa tombe aux courses. Fante l’a fait au poker, et Dostoïevski à la roulette. Or l’argent, à moins d’en être cruellement dépossédé, ne suffit pas à l’expliquer. J’entends encore cet ami joueur me dire « Gagner ou perdre ne compte pas, l’essentiel est de jouer. » Je ne sous-estime pas le pouvoir de l’argent. J’en ai eu si peu pendant fort longtemps. Je sais ce que veulent dire le toc, toc du proprio à la porte et une nuit de mauvais sommeil sur un banc public. Deux choses seulement clochent avec l’argent en avoir trop ou pas assez.
Là-bas, aux courses, nous trouvons en permanence de quoi nous détruire à petit feu. Car nous redécouvrons combien il est facile, emporté par cette foule qui erre dans les ténèbres, de miser son va-tout avant de tirer sa révérence. L’hippodrome est un résumé de la condition humaine la vie ferraillant contre la mort jusqu’à l’ultime défaite. Personne n’en sort vainqueur, tout au plus cherchons-nous à obtenir un sursis, un instant de répit avant d’être précipités dans le brasier. (Merde, je viens de me brûler le bout des doigts avec mon mégot alors que je m’engluais dans la nausée. Voilà en tout cas qui réveille, et qui me sort de cet état sartrien !) Bon sang, nous avons tous besoin de gaieté, tous besoin de nous divertir. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai eu de cesse que de multiplier les occasions de me fendre la gueule, que d’agir avec excès en toutes choses, mis à part dans l’écriture. En sorte que j’écris désormais sans arrêt, que je ne m’accorde plus aucune pause et que, plus je vieillis, plus je noircis de la copie tandis que la Grande Faucheuse m’entraîne dans une dernière valse. Et elle sait y faire, la garce. Mais ça en vaut la peine.
Un jour viendra où ils diront « Bukowski est mort », je serai alors redécouvert, et on m’accrochera à quelque fronton illuminé. Et ça m’apportera quoi ? Les vivants n’ont pas inventé plus stupide que l’immortalité. Alors, comprenez-vous pourquoi les courses me bottent ? Tout y est tracé au cordeau. Entre l’épouvante et l’émerveillement. Le dernier chant de l’Oiseau-bleu. Je n’emploie ce vocabulaire suggestif que parce que je continue de jouer quand j’écris. Je laisse aux autres – ils sont si nombreux – la pondération. Ils étudient, enseignent et se plantent. La convention ayant vite étouffé leur flamme intérieure.
Ici, au premier étage, je me sens revivre en face du Macintosh. Mon fidèle compagnon.
La radio diffuse du Mahler. En voici un qui décolle avec facilité quoiqu’il prenne tous les risques – un seul ne lui suffisant que rarement. Et, dans la seconde d’après, le voici encore qui monte sans faiblir à l’assaut des cimes. Merci, Mahler, je te dois énormément et jamais je ne pourrai te le revaloir.
Je fume et je bois beaucoup trop mais je ne peux écrire au même rythme, je laisse doucettement monter la pression, puis j’enclenche la vitesse supérieure, et ça vient, tout en se mélangeant à du Mahler. Mais il m’arrive aussi d’avoir besoin de décompresser. Prends ton temps, me dis-je, va t’allonger, observe tes neuf chats, ou descends rejoindre ta femme sur le canapé. Il n’y a pas que les courses et le Macintosh. Et du coup je mets mon clignotant, je freine, et je gare cette putain de bécane. Des gens ont écrit que mes livres leur avaient permis d’aller de l’avant. Moi aussi, tout ça m’a aidé. Livres, courses et chats.
Mon bureau s’ouvre sur un petit balcon, et par sa porte vitrée je peux voir les lumières des voitures sur l’autoroute du Port, jamais elles ne s’éteignent, long ruban incandescent, sans début ni fin. Toute cette humanité en marche ! Vers où se dirige-t-elle ? Que pense-t-elle ? Ne sait-elle pas que nous courons tous à la mort ? Quelle mauvaise farce ! Voilà qui devrait nous faire aimer notre prochain, mais, non, on s’y refuse. Les banalités quotidiennes nous accablent et nous terrorisent, et le néant nous dévore.
Continue, Mahler ! Grâce à toi, cette nuit s’annonce merveilleuse. N’arrête pas, fils de pute ! N’arrête pas !

Charles Bukowski, Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, Traduit par Gérard Guégan, © Éditions Grasset & Fasquelle, 1999.

samedi 24 novembre 2018

Selby par Selby


"Dans la discothèque parisienne Le Palace, l'écrivain Hubert Selby Jr. se prête au double jeu de l'intervieweur et de l'interviewé. Il revient sur ce qui l'a poussé à écrire, le temps qu'il a fallu pour écrire "Last exit to Brooklyn", comment il a acquit son style, son intérêt pour Louis Ferdinand Céline et les raisons pour lesquelles il n'est pas venu vivre en Europe...
Dans la deuxième partie, il évoque le film "Last exit to Brooklyn", l'endroit et la façon dont il vit, sa foi..."  (c)Images d'archive INA

vendredi 23 novembre 2018

Sur Verlaine...

Jules Renard
1892
9 mars.
Hier, dîner de La Plume. Rares, les figures intelligentes d'hommes intelligents. Des laideurs étudiées comme des têtes de cannes. L'effroyable Verlaine : un Socrate morne et un Diogène sali ; du chien et de l'hyène. Tout tremblant, se laisse tomber sur sa chaise qu'on a soin d'ajuster derrière lui. Oh ! ce rire du nez, un nez précis comme une trompe d'éléphant, des sourcils et du front !
A l'entrée de Verlaine, un monsieur, qui se prouva imbécile quelques instants plus tard, dit
- Gloire au génie ! Je ne le connais pas, mais gloire au génie !
Et il bat des mains.
L'avocat de La Plume s'écrie :
- La preuve qu'il a du génie, c'est qu'il s'en fout.
Puis on apporte un peu de charcuterie à Verlaine qui rumine.
Au café, on le tire avec des « Maître », « cher Maître » mais il est inquiet, et demande ce qu'on a fait de son chapeau. Il ressemble à un dieu ivrogne. Il ne reste de lui que notre culte. Sur une ruine d'habit - cravate jaune, pardessus qui doit être en plus d'un endroit collé à sa chair -, une tête en pierre de taille de démolition.
(...)

14 mars.
Est-ce que le fils de Verlaine ressemble à Rimbaud ?
Vallette raconte qu'étant tout petit, par excès de trouble, il essuyait ses pieds en sortant de chez les gens.
On demandait à Verlaine :
- Maître, par où avez-vous le plus péché ?
Il ne répondit pas, mais il leva l'index et le retourna la pointe en bas, dans une direction « parlante ».
- Il y a dans Verlaine, dit Schwob, un honnête homme, un citoyen, un patriote, qui croit à l'utilité de sa vie, dit : « Moi, j'ai donné de la gloire à la France », et voudrait être décoré.

Jules RenardJournal (1887-1910).