jeudi 1 octobre 2020

Derniers inventaires connus... Alphonse Boudard

Alphonse Boudard
Tonton Alphonse

“Nul n’est imparfait du subjonctif.”


Pour reprendre une petite subtilité introduite par Goran, pourquoi ne pas commencer pas un écrivain inconnu, méconnu ou oublié ?…

J’ai donc décidé aujourd’hui de parler d’Alphonse Boudard ! Hommage à Alphonse...

Qui se souvient encore d’Alphonse Boudard (1925-2000, de son vrai nom Michel Boudon) ? 
Même 20 ans après sa mort, on a droit qu’à de timides rééditions (aux éditions de la Table Ronde)… Je n’ai d’ailleurs quasiment que des livres d’occasion du bonhomme !...

Son frère, non de lait mais “littéraire” (sic), Frédéric Dard (dit San-Antonio, 1921-2000) meurt la même année… Mais lui se voit très souvent réédité et même “omnibusé” alors que Boudard, lui, est tombé presque dans l’oubli… Pourquoi ?...

C’est vrai qu’il y a du Dard dans BouDard ; pas étonnant puisqu’ils ont le même père littéraire ; j’ai nommé Louis-Ferdinand Céline !...


Mais sans recopier WikiPédia, attardons nous un peu sur le bonhomme car sa vie va infuser, va définir son style, son oeuvre :

Alphonse Boudard est né à Paris en 1925 de père inconnu et d'une mère très jeune qui devint ce qu’on appelle pudiquement une “courtisane” pour survivre et faire vivre son enfant même à distance.

Confié dans sa petite enfance par sa mère à un couple “adoptif” de paysans taciturnes (on est en plein “Cosette”, la méchanceté en moins) Blanche et Auguste Trimouille (elle, paysanne, élève des gosses de l'Assistance publique, lui, ancien combattant de 14-18, bougon mais affectueux, au franc-parlé ; “fi de garce!... Bon Dieu de bon Dieu de merde!”, bouffeur de curé ; “Croâ! Croâ!... Fainéant!”, et qui lui répétera souvent à propos de la guerre : “Faudra jamais y aller!”), Alphonse avait de fortes chances de devenir au mieux ouvrier agricole... Tout cela le marquera profondément et il n’oubliera jamais ses “racines” paysannes…

Ramené à Paris par sa mère, à l'âge de 7 ans, il vivra avec sa grand-mère de nombreuses années dans le 13ème arrondissement, le plus pauvre de Paris à l’époque (et bien avant qu’il ne devienne le quartier dit “chinois”), plus ou moins livré à  lui-même. De cette époque, il restera profondément marqué par le langage, les us et coutumes, les trafics en tous genres d'un peuple hétéroclite d'ouvriers des usines Panhard-Levassor, d'apaches de la Butte aux cailles et d'anciens des Bat’ d'Af’. Il deviendra un vrai parigot...

Au début de la guerre de 39-45, Alphonse, âgé de 16 ans est ouvrier typographe dans une imprimerie. Le hasard et certains liens amicaux le poussent à rejeter l'appel au calme du Maréchal Pétain et à rejoindre l'armée de Delattre, la Résistance…

Rentré blessé et décoré du conflit, Alphonse retrouve un Paris désoeuvré et commence une vie remplie de débrouillardises, de petits expédients, de combines illicites, de cambriolages. Le voici parti pour une dizaine d'années de séjours successifs en prison. Châtiment qui s'avéra être la "chance" de sa vie...
Diagnostiqué “intelligent” par l'administration pénitentiaire, il a accès aux bibliothèques et s'enferme dans la lecture, se fait une éducation littéraire, ses gammes en quelques sortes : de la Bible à L.-F. Céline, en passant par les classiques grecs, les romans de Balzac, Stendhal, Tolstoï, Proust..., les biographies historiques et les récits de voyages… (et peut-être aussi Alain Robbe-Grillet (avec le “Nouveau Roman”) qu’il ne cessera jamais de conspuer tout au long de son oeuvre.)

Alphonse y acquiert une "culture" mais aussi et surtout le goût de l'écriture… un self made man quoi!
Libéré en 58, il rédige des manuscrits où se mêlent des mondes originaux et une langue argotique, la langue verte, l’argomuche, dont il devient rapidement le chantre. En 1962, après un séjour en sanatorium pour soigner la tuberculose héritée de son séjour en prison, son premier texte, “La métamorphose des cloportes” est publié. Le fond et la forme plaisent au grand public et il enchaîne les prix littéraires : le prix Sainte-Beuve en 1961 pour “La Cerise”, le prix Renaudot pour “Les Combattants au petit bonheur” en 1977 et le Grand Prix de l'Académie Française en 1995 pour “Mourir  d'enfance”. Il est le digne héritier d’un René Fallet, d’un Albert Simonin ou encore d’un Antoine Blondin…

La langue de Boudard lui attire également les faveurs du cinéma à l'instar de Georges Simenon et de Fréderic Dard. Il collabore en tant que dialoguiste et scénariste à de nombreux films policiers entre la fin des années 60 et les années 80, notamment aux côtés de Michel Audiard, Jacques Deray, Alain Delon... Source

« Berthe Pohernec, ça c’était une nature... une gaillarde du Finistère... du granit de la Baie des Trépassés... la Pointe du Raz... née native, si je me souviens exact, des environs de Plouhinec... en pleine lande bretonne, parmi les genêts, les fougères... mais alors au siècle dernier, encore sous Napoléons III... Dire que les us et coutumes étaient alors laxistes... libérales super-relaxes... l’orgasme à la portée de toutes les bourses... toutes les braguettes, seraient l’abus de langage énorme ! Les nigousses, ils vivaient en ce temps-là de pommes de terre, de soupe à même la table, avec des curetons féroces qui les tenaient en tutelle. Ils portaient encore la dîme à leur recteur... les meilleurs morceaux de leur cochon, le cidre doux, les galettes ! L'ecclésiastique, ça risquait pas qu’il aille déconner en public, se promener en bermuda à fleurs exotiques, gratter de la guitare... super cool et décontract. Il restait sérieux, attentif dans sa soutane, dans son confessionnal. Il guettait les petits péchés des pauvres... au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, avec un crucifix vengeur. La mère Pohernec, elle reviendrait à la messe aujourd’hui à l’improviste, elle en claquerait une deuxième fois à la vue de ces curés mi-pédoques mi-clochards qui se dandinent pendant l’office... tortillent des noix... » Les combattants du petit bonheur.
Il est difficile de rester impassible face au monde burlesque et cocasse d'Alphonse Boudard, à sa truculence langagière... Portraitiste hors pair, il vous dessine, peinturlure un personnage loufdingue en quelques lignes. Digne héritier d'une littérature rabelaisienne, avec une prose dotée d’une vitalité extraordinaire par le truchement d’une langue parlée, d’une oralité de mots familiers, argotiques, ses personnages sont souvent hauts en couleurs… Mais contrairement à son pote San-Antonio, Alphonse Boudard n’est pas là pour faire rire à tout prix, à chaque phrase, même si l’humour s’invite souvent dans les pires tragédies ; on passe fréquemment du drame (aux larmes) au rire (même gras) en trois phrases…
Un cynique pessimiste à fleur d’humour...
« J'aime sa jubilation salopiote. Elle se devine bien à travers son œuvre, comme se sent bien sa détresse à tout jamais rengainée et comme se sent son âme derrière le rideau de son cynisme goguenard. On n'écrit pas “La Cerise” et “L'Hôpital” sans posséder un cœur “qui vous mange la poitrine”, comme disait ma mère. Alphonse sait tout de l'homme et le dit en se délectant ; précisant le trait de ses notations acérées ; oublieux de toute charité ; père Fouettard sans illusions qui rosse pour punir ses contemporains de leur sottise tout en sachant qu'ils ne s'amenderont jamais. » Frédéric Dard.
Avec le recul, quand on jette un oeil à toute sa littérature, son oeuvre est cohérente ; il y retrace toute sa vie, toute sa biographie, un peu comme un Bukowski ou un Céline : son enfance, avec une mère qu’il a peu connue, la vie de jeune homme avec les bordels, la guerre avec ses couardises, la libération avec ses trahisons, se faisant parfois historien avec “Joseph Joanovici”  (dit “Monsieur Joseph”), la démerde, la cambriole, la tôle, le sanatorium, se faisant parfois aussi enquêteur avec Marthe Richard et “la fin des maisons closes”, le cinoche…et parfois purement fictionnel comme “Madame de Saint Sulpice” ou ”Les Trois Mamans du petit Jésus“, quoique avec Boudard on ne sait jamais… Sa réalité nourrie souvent sa fiction... Alphonse raconte souvent La petite histoire, celle que les historiens ont oubliée, ne racontent pas ou passent sous silence...

Je n’ai pas peur des mots : Alphonse Boudard c’est le “Céline pour les nuls” !
La haine en moins et avec encore plus d’humour…
Paris-Match titrera d’ailleurs à la sortie de “La Cerise” (1963) : “le nouveau Céline” (sic!)
Un autre journaliste dira d’ailleurs de la sainte trinité : L.-F. Céline / Albert Paraz / Alphonse Boudard ; c’est le Père / le Fils / le Saint-Esprit ! et c’est plutôt bien vu…

Paraz et Céline, les deux mamelles de Boudard !
Albert Paraz, un autre écrivain oublié ; il participa à la réhabilitation de Céline auprès du grand public français quand Céline était en exil au Danemark (1945-1951) (mais aussi auprès de la justice, de ses juges, de ses éditeurs). 
Alphonse Boudard dira d’ailleurs qu’il embrassa la carrière littéraire grâce à Albert Paraz, ce dernier l’encourageant à publier... 
La boucle est bouclée !
C’était aussi deux phtisiques, deux tuberculeux ; même liés par la même maladie…
Il semble en plus que l’idée du roman de Boudard “L’Hôpital,  une hostobiographie” s’inspire du journal de Paraz “Le gala des vaches” (le titre est de Céline). Paraz y raconte ses années passées dans un hôpital pour soigner sa tuberculose, "évoquant" Céline et dézinguant le corps médical...

« On s’en lasse pas de la glose à pépère, il a la poésie du prose chevillée au calbar, le gars Fonfonce, la plume méchamment fessière. C’est l’épistémologue de l’encaldosse; séculière, à la hussarde ou crapuleuse. » Fils à Papa du blog “4269 Carinæ”.

Alors pourquoi n’est-il pas plus réédité ???
Une timide réponse au désamour éditorial dont il fait preuve pourrait être : un argot des années 50 (oublié?), un Homme de son époque, d’un autre siècle, le siècle de nos grands-parents, c-à-d un homme “avec encore ses couilles”, des propos parfois qui feraient rugir les féministes d’aujourd’hui, les pisse-froid et les anti-machins de tout poil… Des textes où la merde sent vraiment la merde et où la rose ne sent pas toujours la rose… Des textes pas faits pour les académistes conformistes de la langue française, les étroits d’esprit, les férus de la prose proustienne, les coincés du calcif, les culs-bénits, les béni-oui-oui, les nez-pincés ou les culs-serrés...

« Tenez, je vous entends d’avance ! Les voix, le chœur indigné… les pères de famille, les militaires, les bonnes d’enfants, les pieds-bots, les idéalistes du progrès, les poètes, les grammairiens, les justiciers réformistes, les angoissés de l’atome, les petites filles modèles, les dames patronnesses, les bonapartistes, les bègues, les anciens combattants… Tous ! le Barreau, l’ordre de Malte et l’Académie de l’humour !… Salaud ! scatologue ! fainéant ! pervers ! infect corrupteur ! Vous vous complaisez dans l’emphase merdeuse, dans le crime, la sanie, les égouts ! Vous en êtes un autre ! Sans patrie, sans foi, sans jeunesse, sans âme ! Votre lourde insistance dans les chiottes relève de la psychanalyse. Stade anal ! Vos cloportes-personnages répugnent à l’honnête homme, lui soulèvent le cœur. Vous vous vautrez dans le sordide. Les putains du Sébasto elles-mêmes vous dégueulent ! Vous déshonorez la langue française avec vos barbarismes, solécismes… vos ellipses glandilleuses. Vous la traînez dans la fiente, pénible coprophage… » La Cerise.
Un mot sur l’argot...
« Et puis, il y a l'argot, cette poésie infinie. L'argot qui n'est pas la langue des malfrats, mais celle des anges de la rue. J'ai dit que Boudard écrivait en vers, des vers dont les rimes sont en argot. Comme celui-ci est souple sous sa plume ! Toujours aisé, jamais « voulu » ou gratuit. C'est son dialecte naturel, son patois d'origine. Dans La Méthode à Mimile, il condescend à le traduire pour les caves ; mais seulement afin de s'amuser. Il sait bien qu'ils ne le comprendront jamais ; qu'il restera éternellement hermétique pour eux, qu'il leur est impossible d'en goûter la saveur, le pittoresque, l'enchanteresse émotion, les sonorités, le rythme, ni la drôlerie. » Frédéric Dard.
C’est vrai qu’au début ce n’est pas toujours facile à comprendre, on bute sur un mot puis deux, ou une phrase complète… ça m’est arrivé sur les premiers livres de rester baba sur une ou deux phrases incompréhensibles pour moi, mais avec l’habitude, c’est comme un muscle, avec un peu d'entraînement, on finit par s’y habituer… et puis c’est souvent les mêmes mots qui reviennent…
« Je la borgnottais en chanfrein, en lousdoc, cette plantureuse... malgré tout, je me la serais bien égoïnée. Son artiste, il me paraissait si frêle, si transparent, qu'il devait pas, je me supposais, lui donner des secousses sismiques. Je m'aiguisais le chibre imaginatif... comment, que je lui aurais bourré, moi, son gros cul... en levrette... mon gourdin d'élite en batterie ! »
Mais Alphonse sait se faire didactique, il ne laisse JAMAIS son lecteur sur le carreau ; quand il emploie une expression un peu difficile, il interpelle le lecteur en aparté et explique l’expression! Ou nous sert carrément de dictionnaire linguistique étymologique argotique ; les “roberts” pour les “seins” viendrait des Ets Robert qui livraient le lait en France au 19ème siècle, ou la “balançoire à Mickey“ pour les “serviettes hygiéniques féminines”... 😂 Une belle image en perspective! :) Comme quoi même avec Boudard on se cultive!... Que demande le peuple ?...
« L’argot, ce sel de la langue, se crée, s’apprend, se rode dans les taules. Sans lui le français tourne chochotte, se sclérose, meurt à l’anglaise. J’ai comme une frontière linguistique… certes je peux m’exprimer, quand il le faut, en français presque académique, mais je ne comprends vraiment, je ne pense qu’en argot. » L'Hôpital.
Alors que lire de Boudard ?
J’ai envie de répondre : TOUT. Tant chaque livre s’attarde sur une (petite) partie de l’histoire de France du fin 19ème au début du 20ème siècle comme je l’ai évoqué plus haut. On apprend toujours quelque chose avec Alphonse… (Comme les murs de certains bordels appartenaient à L’Eglise et les ecclésiastes s’y faisaient reluire régulièrement…)

« …mais dans l’ensemble elle se tenait de la fesse et du téton. Beau raconter ceci cela que le pognon ne fait rien à l’affaire, il lui avait tout de même permis de tenir la rampe avec le sport, les soins esthétiques… genre lifting… les onguents magiques… et surtout, mais cela elle n’en avait pas conscience, parce qu’elle n’avait jamais été soumise aux lois du Dieu Travail. Se décaniller du lit aux aurores… se faire coincer dans le métro entre les voyageurs repoussant de la gueule et des arpions… l’atelier qui bourdonne comme une ruche bien sûr… la cadence à tenir… la cantine où l’on se fabrique plutôt de la mauvaise graisse que la silhouette haricot vert de M’sieur Dior. Pour s’extirper de la mouscaille prolétarienne, lorsqu’on est belle môme, on peut éventuellement se mettre le cul en position de tirelire… D’ici que ça devienne un coffre-fort faut tout de même en écosser sérieux… » Chère Visiteuse.
Par où commencer ?
Bonne question! Peut-être par le recueil de nouvelles “Les enfants de choeur” ou alors par…
“Les Trois Mamans du petit Jésus” ; c’est par celui-ci que j’ai commencé ET accroché dès la première lecture, ce qui est un exploit chez moi! Même avec Bukowski j’ai été plus difficile à convaincre…  (Mes anciennes lectures “San-Antonio” m’y ont peut-être aidé aussi !?)
C’est un livre presque posthume et une bonne entrée en matière à ses “mauvaises” façons, “mauvaises” manières et à la petite musique boudardienne :
1895. Trois prostituées recueillent un nouveau-né abandonné devant une maison close. Elles le prénomment “Jésus”, le divin enfant. Elles l’éduquent et vont même jusqu’à le déniaiser le jour venu ; il deviendra leur julot. Et le plus grand Maquereau de Paname et pourvoyeur de fesses de France! Il ira même jusqu’à exporter son savoir-faire. Le personnage aurait existé! (sic)
« Imaginez donc la scène, le panier sur la table basse du salon. Ces demoiselles qui n’en reviennent pas du cadeau. Une nuit de Noël… un bébé. Elles se penchent.
— Qu’il est beau ! dit Marthe la blonde, la joufflue de partout… encore en tenue de travail à poil sous un peignoir transparent.
— C’est le petit Jésus, murmure Lucie qui garde au coeur de bons sentiments chrétiens malgré les péchés qu’elle accumule chaque jour…
D’ailleurs elle avait l’intention d’aller à la grande-messe de onze heures à Notre-Dame. Elle s’est acheté un joli chapeau pour la circonstance.
Le petit Jésus au bobinard, ça laisse tout de même ahurie Madame Louisa. Elle a eu un peu de religion dans la jeunesse, elle respecte les choses sacrées. Lorsque parmi ses chalands elle repère un ecclésiastique, elle le fait soigner tout particulier… qu’on le suce avec un peu de respect, c’est bien le moindre.
Rachel est juive comme son prénom l’indique, elle a aussi un peu de religion dans la tête mais ce n’est pas tout à fait la même, n’empêche que ce bébé l’émeut… les larmes lui coulent.
— Pauvre gosse ! Qu’est-ce qu’on va en faire ?
La grande question… » Les trois mamans du petit Jésus.

 

“Le cimetière, on a beau dire, ça vous règle parfois les questions sociales épineuses.”


Mes préférés :
Ou, commencez par n’importe lequel d’encore disponible en neuf ou en occasion (c’est presque de l’archéologie) avant d’enquiller avec ces deux chefs-d’oeuvre déjà cités plus haut (cf la citation de Frédéric Dard) : “La Cerise” et “L'Hôpital”... Les deux oeuvres que j’essaye de relire régulièrement… (Un peu comme “Le voyage au bout de la nuit” et “Mort à crédit” du gars Céline)
On pourrait presque dire des livres jumeaux tant ils se ressemblent…
“La Cerise” décrit l’univers carcéral, la prison des années 50, et “L'Hôpital”, l’hôpital publique, puis les sanatoriums et les centres de post-cures, ressemblant de beaucoup à une prison… (C’est même à se demander si elle a évolué tant que ça depuis...)
Alphonse passe de la prison pénitentiaire, qui à l’époque n’était pas le ClubMed, à la prison “hôpitaliaire” pour soigner la tuberculose héritée de sa précédente incarcération…
Subissant une promiscuité non désirée, sans intimité, qui fait un peu penser, toute proportion gardée, à “La peau et les os” de Georges Hyvernaud, c’est à chaque fois une description fantasmagorique d’une véritable cour des miracles d’éclopés en tout genre, de personnages allumés, sales, suicidaires, obsédés sexuels, azimutés, clochards, tarés, poètes ratés, alcooliques, à la limite du grand-guignol, que n’auraient sûrement pas renié un Villon ou un Rabelais. Une humanité grouillante, une peinture à la Jérôme Bosch ; la Condition Humaine sous cloche...
Tout ce petit monde encadré bien sûr par des matons/chefs/infirmières-chefs aussi impitoyables que dégénérés…
On l’aura compris ; dans une langue gouailleuse, c’est politiquement incorrecte, à l’humoir noir, grinçant, au rire rabelaisien, mais toujours plein d’humanité malgré tout...
400 pages environ chaque volume, certains trouvent ça trop long, moi j’aimerais qu’ils ne finissent jamais…
« C’est aussi, je n’oublie pas, la prison, des gueules. Des tas de gueules qui sont rassemblées là en vrac comme dans l’antichambre de l’enfer. Des tronches de malédiction qui viennent de la nuit des temps! Qu’on ne croyait plus que c’était possible, en plein XXe siècle, aux abords de la ville lumière! On s’écarquille… Du cauchemar moyenâgeux! Du coquillard! Du Bosch! De la gargouille! De l’idole asiate! Gueules rasées au couteau de cuisine, gueules de sournois, d’assassins blêmes, d’étrangleurs à la petite semaine. Gueules en lame de scie, en lame de couteau, gueules en lambeaux de quatres coins du monde. Gueules sans yeux, sans dents, sans patrie! Gueules d’ivrognes privés de picton, de tueurs aux aguets, de traqués, de torturés, triturés par le remords d’avoir loupé la rentière! Gueules de bourreaux d’enfants! Gueule hilare du récidiviste incorrigible satisfait, gueule de souteneur sur cravate en soie, gueules de vagabonds, de mendigots, ahuris! De fourgues au regard palpeur… Gueules des causes perdues, des entreprises avortées. Faces couturées, tatouées, ratées, ridées, tordues de douleur ou de haine et figées une bonne fois pour toutes dans un rictus atroce! Et ça se bouscule en dentelles, ce tronches à vous couper la chique… Les idiots, les schizophrènes, les pauvres mecs, les petits malins en pointillé, les felouzes vindicatifs, les gitons sectateurs de la grande pissotière divine, les escrocs superbes qui continueront jusqu’au bout de jouer au producteur de cinéma. Les héros de la une pour trois jours, ceux qui ont violé la petite de la concierge, et le cocu pas magnifique qui a mal pris les choses. Ça défile, ça repasse, ça s’agglutine, se colle à la mémoire, reste gravé à l’acide fientique dans votre ciboulot. Ça vous remonte comme un renvoi d’hareng au moment le plus inopportun, alors qu’on se figure, doux naïf, que ça pouvait s’effacer, quand la beauté des folles amours va retirer son dernier voile. La vie est dégueulasse pour toujours. Plus possible de croire aux bontés-beautés qui bercent les heureux caves, aux mots magiques, au babillage des innocents. On est vacciné contre l’illusionnite. De ce côté-là on ne risque pas de crever. Le seul. » La Cerise.
« En cabane, on peut se dire que si les matons sont rébarbatifs adjudantesques, viceloques à vous surprendre en défaut, qu’on expie comme ça nos forfaits, que ça fait partie du châtiment, qu’on avait qu’à ne pas y aller… mais à l’hosto, ça s’explique plus du tout, c’est l’injustice féroce absolue. On a juste le tort d’être pauvre et d’être malade. On subit, bien forcé… souvent on nous la profère la raison “Si vous n’êtes pas content… n’avez qu’à aller en clinique…!” » L'Hôpital.
« Beaucoup de gens ignorent que la cerise c'est la guigne, la poisse, la malchance. Une vieille pote à moi, ma chère compagne, mon amoureuse folle que je retrouve à tous les coins de rue de mon parcours. Si elle me colle au train, la salope! me saoule, m'ahurit! Toujours là, fidèle à tous les rendez-vous! Fidèle comme un chien, fidèle comme la mort. J'ai beau faire, toucher du bois, me signer, éviter l'échelle par en dessous, j'arrive pas à l'exorciser. Elle me sourit en code pénal, me roule des patins aux bacilles, me fait des caresses au bistouri, m'envoie pour ma fête des bouquets de flicailles, d'huissiers, des billets doux papier bleu. Même aux brêmes j'ai rarement beau schpile, j'ose plus les toucher, je m'écarte des tripots. Rien à chiquer, je suis vu, je suis pris. C'est ça la Cerise, l'existence entre chien et loup, entre deux douleurs, entre deux gendarmes. » La Cerise.
« L’hosto, quand on y a séjourné longtemps et qu’on a failli y clamser, on y reste toujours un peu. Il vous fascine, vous obsède… on se dit qu’on y reviendra un jour ou l’autre. Il est l’image de notre mort… J’en ai tant vu des mecs dévisser là-dedans… jeunes, vieux, ivrognes ou sobres, j’arrive plus à oublier. Je voudrais, je m’efforce, et puis ça m’alpague au tournant d’une rue. J’aperçois le portail, une grille… ça me file les jetons. Comme la taule, tous les lieux de vacherie… J’ai un itinéraire parisien comme ça, d’hôpitaux, de commissariats, de hauts murs. » L'Hôpital.
« La prison c’est d’abord une odeur. Quelque chose d’invraisemblable pour les olfactifs délicats. Un mélange: rat crevé, pisse de chat, moisissure, merdes diverses, pieds douteux, gaz d’éclairage en fuite, mégots froids et puis la soupe au choux surie quotidienne. Pour lier l’ensemble, le crésyl désinfectant de l’Administration. Il vous traque, ce parfum indéfinissable, Soir de Santé, Brise des Rungis. Faut se débarrasser vite de ses fringues pour le chasser, une fois qu’on a enfin en fouille le petit bulletin de sortie. Le moindre relent d’une senteur pareille vous attire les cloches tapeuses et la flicaille, fait dégueuler les passagers sur la plate-forme de l’autobus. Pendant des mois, des années, il faut se la respirer le doux parfum. On n’arrive jamais à s’y habituer. On ouvre la fenêtre, on passe le nez entre les barreaux, on aspire profondément. La liberté est à vingt mètres. Elle se marre, la garce, avec ses belles mômes, ses autos étincelantes, son bon purin dans nos compagnes et ses dix mille piafs gazouilleurs. On regarde les nuages qui s’étirent, le soleil qui descend lentement au-delà de l’Hay-Les-Roses, derrière les grandes bâtisses bêtes à bouffer de l’humain en famille nombreuses. On prend une lampée d’avenir et après, il faut bien s’arracher, se remettre à tourner comme la panthère noire au Zoo, se replonger dans le caca du châtiment. » La Cerise.  
« Chaque jour je lichaillais un peu plus sans bien m’en rendre compte… Pas recommandé sous antibiotiques mais, après tout, j’avais peut-être besoin de rompre ma solitude cette saison-là, de me requinquer un peu à la chaleur de mes compagnons d’infortune. J’ai subi, j’ai succombé à toutes les tentations possibles, ça m’oblige à jamais juger tranchant. Sur cet alcoolisme en sanatorium, on peut dire bien des choses, de très vraies, très pertinentes… que c’est une plaie, le désastre des désastres, mais par moments, certaines périodes où tout est au noir, qu’on marine dans la chtourbe poisseuse, l’ambiance aidant, on ne peut que se réconforter au jinjin. » L'Hôpital.  

Pour conclure...
« Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, qu'on verse une larmouille sur ses tribulations cacateuses, et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »  Frédéric Dard.

Adieu Fonfonse!