jeudi 28 février 2019

La liberté...

“On ne demande pas la liberté, mais l’illusion de liberté. C’est pour cette illusion que l’humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ?”
Cioran, Cahiers.

mardi 26 février 2019

Plus un boiteux à la traîne...

«[…] "L’Homme est tout juste ce qu’il mange !" Engels avait découvert ça en plus, lui malin ! C’est le mensonge colossal ! L’Homme est encore bien autre chose, de bien plus trouble et dégueulasse que la question du "bouffer". Faut pas seulement lui voir les tripes mais son petit cerveau joli !… C’est pas fini les découvertes !… Pour qu’il change il faudrait le dresser ! Est-il dressable ?… C’est pas un système qui le dressera ! Il s’arrangera presque toujours pour éluder tous les contrôles !… Se débiner en faux-fuyants ? Comme il est expert ! Malin qui le baisera sur le fait ! Et puis on s’en fout en somme ! La vie est déjà bien trop courte ! Parler morale n’engage à rien ! Ça pose un homme, ça le dissimule. Tous les fumiers sont prédicants ! Plus ils sont vicelards plus ils causent ! Et flatteurs ! Chacun pour soi !… Le programme du Communisme ? malgré les dénégations : entièrement matérialiste ! Revendications d’une brute à l’usage des brutes !… Bouffer ! Regardez la gueule du gros Marx, bouffi ! Et encore si ils bouffaient, mais c’est tout le contraire qui se passe ! Le peuple est Roi !… Le Roi la saute ! Il a tout ! Il manque de chemise !… Je parle de Russie, à Leningrad, autour des hôtels, en touriste, c’est à qui vous rachètera des pieds à la tête, de votre limace au doulos. L’individualisme foncier mène toute la farce, malgré tout, mine tout, corrompt tout. Un égoïsme rageur, fielleux, marmotteux, imbattable, imbibe, pénètre, corrompt déjà cette atroce misère, suinte à travers, la rend bien plus puante encore. Les individualismes en "botte", mais pas fondus.
Si l’existence communiste c’est l’existence en musique ; plus râlante, borgne et clocharde, plus vacharde comme par ici, alors il faut que tout le monde danse, faut plus un boiteux à la traîne. […]»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 1936.

dimanche 24 février 2019

Un très bon début d'année 2019... #1

Pour faire mentir K. qui pense que je finis très peu mes lectures... :D

Testé et Approuvé !


Il s'est planté sur le marché de Tel-Aviv, un panneau autour du cou : À vendre - Piotrus - vêtements compris Mme Zinn n'a pas hésité longtemps : malgré son triste état, l'homme fera parfaitement l'affaire. Il aura la tâche de s'enfermer dans les toilettes tout le jour pour empêcher ses locataires d'y entrer et les pousser ainsi vers la sortie. Un volume d'encyclopédie suffira à l'occuper. Que faut-il avoir subi, qu'attend-on de la vie et de soi-même pour accepter ainsi de lier son sort à celui d'un trône interdit aux voisins? La jeune Batia qui, de temps à autre, vient le tirer de son néant et l'ensorceler le sauvera-t-elle de sa tentation du gouffre? Tragi-comédie sans pareille imaginée par un Polonais, héritier de Schulz et Gombrowicz, réfugié en Israël, farce philosophique composée dans un style syncopé, Piotrus est un roman inoubliable, météorite noire et brûlante qui classe son auteur inconnu dans la caste maudite des visionnaires de son siècle. 


Un roman très court, grotesque, absurde, loufoque, politiquement incorrect, mais avec un humour noir grinçant, provocant jusqu'au sordide, dans un style au scalpel... La deuxième partie, plus «classique», m'a moins passionné.
Extrait 1
Extrait 2


Cookie Mueller est née en 1949, à Baltimore, dans une famille de la classe moyenne américaine. Après un détour par le San Francisco hippie, elle devient une des actrices fétiches du réalisateur John Waters dont l’univers décalé colle parfaitement au sien. Elle est une figure incontournable de l’underground new-yorkais des années 70 et 80. Actrice, écrivain, danseuse, critique d’art, c’est une touche-à-tout de génie qui est de toutes les fêtes. Elle meurt du SIDA en 1989.
Devant l’objectif des plus grands photographes, des plus grands cinéastes, elle excellait à être simplement Cookie. L’inoubliable, la touchante Cookie Mueller, égérie de l’avant-garde new-yorkaise des années 70 et 80. Lors de soirées devenues mémorables, elle exerçait ses fabuleux talents de conteuse. Tous se délectaient de ses aventures extraordinaires, de ses souvenirs de l’époque où elle était la bad girl du lycée jusqu’à ses anecdotes de tournage avec John Waters, en passant par les épisodes sa vie californienne, lorsqu’elle côtoyait Janis Joplin ou un certain Jim Morrison. Et quand un jour, elle s’est enfin décidée à mettre tout ça par écrit, on s’est aperçu qu’un écrivain était né. Quel style, quel naturel, quelle verve, quelle fantaisie ! Lire Cookie Mueller aujourd’hui, c’est retrouver l’insouciance, goûter la liberté, tâter de la sauvagerie, risquer la tendresse. Elle écrit « cash », comme elle a vécu. On aurait tant aimé la connaître.

Une vraie découverte ! Cookie Mueller nous conte quelques épisodes de sa vie dans l’Amérique Underground, des années 70 et 80… Passionnant, dans une style direct, vif, road-moviesque, c’est souvent déjanté, rocambolesque, un peu trash par moment mais pertinent.
Elle a surtout un vrai regard intelligent sur le monde qui l’entoure et un style toujours bourré d’humour, d'ironie… même pour narrer des anecdotes borderlines ; la drogue et une rencontre ratée avec Charles Manson, un enlèvement, une tentative de viol, un viol, un accouchement apocalyptique (mais hilarant), un film avec John Waters, une enfance douloureuse…
Bref, en 160 pages, vous avez :  "Des conseils de coiffure et des recommandations de maquillage, quelques techniques d'auto-stop, plusieurs tactiques astucieuses pour échapper à un viol, une critique de l'accouchement sans douleur, une réflexion sur l'investissement des acteurs dans le cinéma à petit budget, le récit d'un incendie et celui d'un sauvetage en mer, un guide de voyage en Italie, des trucs et astuces pour l'apprentissage du go-go dancing, une méthode de conversation avec un serial-killer, un inventaire des bons réflexes en cas d'overdose, la marche à suivre pour apitoyer un douanier, un ABC d'escalade des murs de Berlin-Ouest, et la plus déchirante des lettres d'adieu".
C’est tellement  une conteuse géniale, tellement un réel plaisir de lecture, que j’en aurais bien lu le double !
Mais, heureusement, je viens de découvrir que les éditions Finitude vont très bientôt sortir une nouvelle fournée : « Comme une version arty de la réunion de couture ».
Pour public averti.
On étaient prêtes à manger de la merde, à prendre feu, à baiser des poules, mais on ne nous ferait pas montrer nos chattes en gros plan. Fallait bien qu'une ligne soit tracée quelque part.
"Moi, je dois montrer ma bite, a dit David.
- Mais il y aura un cou de dinde noué autour, répliqua Mink, ça ne compte pas.
- Elizabeth va montrer ses nichons et sa bite, David. De quoi tu te plains ?" est intervenu Divine, ce qui nous a tous mis d'accord.


Ce livre n'est pas un roman. Ici, nulle place pour l'imagination. La zone d'une grande ville, des baraques, le terrain vague, les cris, les coups, la crasse, l'alcool, la sexualité, la brutalité et l'ignorance, la perversité, les jeux cruels des enfants désœuvrés, tout est vrai. Vrai, aussi, le personnage du maître d'école, cherchant à leur donner le goût et l'ambition de la dignité humaine. "Je n'ignore point, dit l'auteur, que ces pages n'ont de valeur qu'en vertu de l'émotion qui, si toutefois j'y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j'ai dépeints." Salué comme une révélation en 1952, Requiem des innocents est le premier livre de Louis Calaferte. Il garde aujourd'hui toute sa virulence et demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l'injustice du monde moderne.

Un choc ! Une sorte de « Mort à crédit » anorexique (200 pages au lieu de 600) mais en plus dur, plus cruel, plus troublant, plus choquant, plus cru… (Avec cette scène de quasi viol/dépucelage dans un dépotoir). Même si, comme pour « Mort à crédit », il est permis de douter de la véracité autobiographique du récit. Un vrai écrivain « célinien », avec ce même goût de l’aphorisme, du bon mot, de la petite phrase…
Pour public doublement averti.

"La boisson c'est l'hostie du pauvre."

"On ne lisait pas chez nous. Ni les revues ni les journaux. On avait assez à faire de vivre. Ça nous prenait tout notre temps."

"Mon frère Lucien fit mieux : il ne céda pas au fil de laiton destiné à le tuer dans l'oeuf. Il se contenta de naître idiot."

"Pas savoir parler, c'est la fin de tout."

à suivre...

samedi 23 février 2019

Paris jolie ville... Une "belle" évocation du Paris pollué en 1937... Que dire d'aujourd'hui ?

«[…] Paris, puisque nous en sommes là, est une ville qu’on ne peut plus reconstruire, même plus aménager, d’une façon d’une autre. Les temps des rafistolages, des bricoles, des petites malices, des affûteries sont révolus… C’est une ville qu’a fait toute sa vie, qu’est devenue maintenant toute nuisible, mortelle pour ceux qui l’habitent. Le mieux c’est qu’elle reste croupir en retrait définitif en "touchant" musée, avec tourniquets si l’on veut, une exposition permanente, en arrière des événements, comme Aigues Mortes, Bruges ou Florence… Faut la démembrer tout à fait, lui laisser juste les parties mortes, tout le faisandé qui lui convient. Pour les humains c’est autre chose, ils peuvent pas vivre dans un cadavre… Paris jolie ville croupissante, gentiment agonique entre la noble Place des Vosges et le Musée Carnavalet… Parfait. L’agonie est un spectacle qui intéresse bien des personnes. Vieillarde fétide qui se disloque en susurrant des choses d’Histoire… La seule banlieue possible d’une ville de quatre millions d’habitants, c’est la mer. La mer seule assez puissante, assez généreuse, pour assainir quotidiennement ce terrible infernal ramassis, cet effrayant conglomérat de pourritures organiques, inhalantes, expirantes, chiatiques, fermenteuses, fébricilantes, virulogènes. La ville la plus malsaine du monde, la plus emboîtée, la plus encastrée, infestée, confinée, irrémédiable c’est Paris ! Dans son carcan de collines. Un cul-de-sac pris dans un égout, tout mijotant de charognes, de millions de latrines, de torrents de mazout et pétrole bien brûlants, une gageure de pourriture, une catastrophe physiologique, préconçue, entretenue, enthousiaste. Population à partir de mai, plongée, maintenue, ligotée dans une prodigieuse cloche au gaz, littéralement à suffoquer, strangulée dans les émanations, les volutes de mille usines, de cent mille voitures en trafic… Les dégagements sulfureux, stagnants de millions de chiots, absolument corrodée, minée, putréfiée jusqu’en ses derniers hémoblastes, par les plus insidieuses, les plus pernicieuses ordures aériennes… Ventilation nulle, Paris un pot d’échappement sans échappement. Buées, nuages de tous les carbures, de toutes les huiles, de toutes les pourritures jusqu’au deuxième étage de la tour Eiffel. Une cuve, asphyxiante au fond de laquelle nous rampons et crevons… Densité de pourriture vaporeuse infranchissable à tous les rayons solaires directs. La nuit, le fameux "Ouessant" lui-même avec ses 500 000 000 de bougies, sèche risible contre ce rideau de toutes les pourritures parisiennes stagnantes, parfaitement opaques. Aucune lumière ne peut percer, disperser cette bouillie. Pourriture prodigieuse, surchauffée, enrichie infiniment, pendant tous les mois de l’été, par tant d’autres saloperies permanentes, exsudats organiques, résidus chimiques, électrifiés, de millions de carburations abjectes qui nous filent tout droit dans les bronches et le trésor de notre sang. A la bonne santé pour la ville lumière ! Une poubelle gazeuse pour tortures imbéciles !… Salut ! Les humains se traînent dans Paris. Ils ne vivent plus, c’est pas vrai !… Jamais ils n’ont leur compte humain de globules, 3 à 5 milliards au lieu de 7. Ils n’existent qu’au ralenti, en larves inquiètes. Pour qu’ils sautent il faut les doper ! Ils ne s’émoustillent qu’à l’alcool. Observez ces faces d’agoniques… C’est horrible à regarder… Ils semblent toujours un peu se débattre dans un suicide… […]»

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

jeudi 21 février 2019

Comme une putain dans un monde sans trottoirs...


“ Quand je surprends en moi un mouvement de révolte, j’avale un somnifère ou consulte un psychiatre. Tous les moyens sont bons pour celui qui poursuit l’Indifférence sans y être prédisposé. ”

“ Prémisse des fainéants, de ces métaphysiciens nés, le Vide est la certitude que découvrent, au bout de leur carrière, et comme récompense à leurs déceptions, les braves gens et les philosophes de métier. ”

“ Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs. ”

“ Toutes les eaux sont couleur de noyade. ”

“ La tristesse : un appétit qu’aucun malheur ne rassasie. ”

“ Ces heures où il me semble inutile de me lever aiguisent ma curiosité des Incurables. Rivés à leur lit, et à l’Absolu, qu’ils doivent en savoir long sur les choses ! Mais je ne me rapproche d’eux que par les virtuosités de la torpeur, par les ruminations de la grasse matinée. ”

“ Tant que l’ennui se borne aux affaires du cœur tout est encore possible ; qu’il se répande dans la sphère du jugement, c’en est fait de nous. ”

“ Pour manier les hommes, il faut pratiquer leurs vices et en rajouter. Voyez les papes : tant qu’ils forniquaient, s’adonnaient à l’inceste et assassinaient, ils dominaient le siècle ; et l’Église était toute puissante. Depuis qu’ils en respectent les préceptes, ils ne font que déchoir ; l’abstinence, comme la modération, leur aura été fatale ; devenus respectables, plus personne ne les craint. Crépuscule édifiant d’une institution. ”

“ Il n’est pas élégant d’abuser de la malchance ; certains individus, comme certains peuples, s’y complaisent tant, qu’ils déshonorent la tragédie. ”

Emil Cioran, Syllogismes de l'amertume, Folio, 1952.

mardi 19 février 2019

Humain à peu près autant que la poule vole...

«[…] Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu’un aveu pas possible, une pilule qu’est pas avalable : que l’Homme est la pire des engeances !… qu’il fabrique lui-même sa torture dans n’importe quelles conditions, comme la vérole son tabès… C’est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !… Il faudrait buter les flatteurs, c’est ça le grand opium du peuple…
L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. Quand tout se tasse à peu près, le naturel reprend le galop. Pour ça même, une Révolution faut la juger vingt ans plus tard.
"Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes !" Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification !
Mais les Soviets ils donnent dans le vice, dans les artifices saladiers. Ils connaissent trop bien les goupilles. Ils se perdent dans la propagande. Ils essayent de farcir l’étron, de le faire passer au caramel. C’est ça l’infection du système.
Ah ! il est remplacé le patron ! Ses violences, ses fadaises, ses ruses, toutes ses garceries publicitaires ! On sait la farder la camelote ! Ça n’a pas traîné bezef ! Ils sont remontés sur l’estrade les nouveaux souteneurs !… Voyez les nouveaux apôtres… Gras de bide et bien chantants !…. Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c’était donc ça ! En coulisse on a changé de frime… Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début… à présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !…Ça serait pas eux, ça serait des autres… L’expérience leur a profité… Ils se tiennent en quart comme jamais… L’âme maintenant c’est la "carte rouge"… Elle est perdue ! Plus rien !… Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo… Qu’il pompe ! Qu’il défile ! Qu’il souffre ! Qu’il crâne !… Qu’il dénonce !… C’est sa nature !… Il y peut rien !… Le prolétaire ? en "maison" ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !… La cage !… Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !… Et c’est pas fini encore ! On fera bien n’importe quoi, pour pas avoir l’air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra "totalitaires !". […]»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 1936.