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| Gaïto Gazdanov |
Quelques temps plus tard je me rendis au cabaret dont Suzanne m’avait parlé et que son mari fréquentait. Dans ma vie, il y a eu un certain nombre de choses auxquelles je n’ai pas pu résister : quelques livres dont, sitôt qu’ils me tombaient entre les mains, je ne m’arrachais plus; le visage d’une femme que j’ai vu devant moi pendant quelques années, dès que je fermais les yeux, où que je me trouvasse et quoique je fisse; la mer en faisait partie également, et la neige et la musique enfin, chantée avec accompagnement de guitare ou d’orchestre : les cahots d’une chanson tzigane avec sa tristesse poignante, ou la mélancolie d’une romance russe. J’en connaissais par coeur les paroles, souvent incongrues et ridicules, impensables dans aucun poème digne de ce nom : ces séparations, ces rêves, ces enchantements, ces chaînes, ces départs, ces fleurs, ces champs, ces larmes et ces regrets, qui froissent le bon goût; pourtant, derrière ces mots, on percevait une tristesse slave, invincible, par la grâce de cette musique ruisselante, sans laquelle le monde ne serait pas tel que je l’avais créé. Ce charme singulier et désespéré se dégageait de la mélodie qui évoluait en spirale, dépassait, à chaque nouvelle progression, les émotions effleurées auparavant qui s’essayaient, dans un effort pénible et vain, à suivre les notes qui s’éloignaient et s’envolaient lentement. On songeait aux arbustes qui — par un temps orageux où ce qui n’a pas été créé immobile se laisse irrésistiblement emporter — ploient sous le vent comme s’ils s’efforçaient de le rattraper. Cette plainte musicale suscitait également les images d’un monde révolu qui s’inscrivaient dans cette période allant de la fin du XIXe au début du XXe siècle, lorsque le temps s’écoulait lentement et que l’histoire d’une seule passion, même insignifiante, pouvait remplir une vie entière. Elle faisait surgir des impressions lointaines : des champs d’été et des jardins au clair de lune, l’odeur des fleurs et du foin, l’éclat bleuâtre de la neige cassante comme du verre, les cochers, les chevaux, les arcs des limonières, les grelots, les ombres sonores qui font parvenir jusqu’à nous des souvenirs qui ne nous appartiennent pas, de personnes depuis longtemps disparues et que nous n’avons jamais connues. Mais surtout, cette musique provoquait un épuisement sensuel très particulier, auquel se mélait une rage sans objet qui n’était comparable à rien. Dans cet état, il arrive qu’on agisse comme on ne doit pas le faire, qu’on prononce des paroles qu’il ne faut pas dire, qu’on cède à la tentation irrésistible de quelque erreur irréparable."
Gaïto Gazdanov, Chemins noctures, p.250-251, Editions Viviane Hamy.💖
On peut aussi remplacer "musique" par "littérature"...







