jeudi 29 novembre 2018

Pour sortir de la stupidité...

1889
6 avril.
Tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai pensé, tous mes paradoxes forcés, ma haine du convenu, mon mépris du banal, ne m'empêchent pas de m'attendrir au premier jour de printemps, de chercher des violettes au pied des haies parmi les étrons et les papiers pourris, de jouer aux « chiques » avec les gamins, de regarder des lézards, des papillons à robe jaune, de rapporter une petite fleur bleue à ma femme. Éternel antagonisme. Effort continu pour sortir de la stupidité, et inévitable rechute. Heureusement !

Jules Renard, Journal (1887-1910).

mardi 27 novembre 2018

La Grève des électeurs... d'une modernité... tous en grève !...

Une chose m'étonne prodigieusement — j'oserai dire qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s 'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire 1'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?... Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et de donner l'autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.  

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, parue le 28 novembre 1888 dans Le Figaro.

dimanche 25 novembre 2018

La vie ferraillant contre la mort jusqu’à l’ultime défaite...

Charles Bukowski ©Robert Crumb
29.8.91    22 h 55
Bide, aujourd’hui, aux courses, comme si ma putain de vie ne devait être qu’une suite de hauts et de bas. Chaque jour, pourtant, je me rends là-bas. N’adressant la parole à personne, excepté aux employés. Probable que je souffre de quelque mal incurable. Saroyan a creusé sa tombe aux courses. Fante l’a fait au poker, et Dostoïevski à la roulette. Or l’argent, à moins d’en être cruellement dépossédé, ne suffit pas à l’expliquer. J’entends encore cet ami joueur me dire « Gagner ou perdre ne compte pas, l’essentiel est de jouer. » Je ne sous-estime pas le pouvoir de l’argent. J’en ai eu si peu pendant fort longtemps. Je sais ce que veulent dire le toc, toc du proprio à la porte et une nuit de mauvais sommeil sur un banc public. Deux choses seulement clochent avec l’argent en avoir trop ou pas assez.
Là-bas, aux courses, nous trouvons en permanence de quoi nous détruire à petit feu. Car nous redécouvrons combien il est facile, emporté par cette foule qui erre dans les ténèbres, de miser son va-tout avant de tirer sa révérence. L’hippodrome est un résumé de la condition humaine la vie ferraillant contre la mort jusqu’à l’ultime défaite. Personne n’en sort vainqueur, tout au plus cherchons-nous à obtenir un sursis, un instant de répit avant d’être précipités dans le brasier. (Merde, je viens de me brûler le bout des doigts avec mon mégot alors que je m’engluais dans la nausée. Voilà en tout cas qui réveille, et qui me sort de cet état sartrien !) Bon sang, nous avons tous besoin de gaieté, tous besoin de nous divertir. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai eu de cesse que de multiplier les occasions de me fendre la gueule, que d’agir avec excès en toutes choses, mis à part dans l’écriture. En sorte que j’écris désormais sans arrêt, que je ne m’accorde plus aucune pause et que, plus je vieillis, plus je noircis de la copie tandis que la Grande Faucheuse m’entraîne dans une dernière valse. Et elle sait y faire, la garce. Mais ça en vaut la peine.
Un jour viendra où ils diront « Bukowski est mort », je serai alors redécouvert, et on m’accrochera à quelque fronton illuminé. Et ça m’apportera quoi ? Les vivants n’ont pas inventé plus stupide que l’immortalité. Alors, comprenez-vous pourquoi les courses me bottent ? Tout y est tracé au cordeau. Entre l’épouvante et l’émerveillement. Le dernier chant de l’Oiseau-bleu. Je n’emploie ce vocabulaire suggestif que parce que je continue de jouer quand j’écris. Je laisse aux autres – ils sont si nombreux – la pondération. Ils étudient, enseignent et se plantent. La convention ayant vite étouffé leur flamme intérieure.
Ici, au premier étage, je me sens revivre en face du Macintosh. Mon fidèle compagnon.
La radio diffuse du Mahler. En voici un qui décolle avec facilité quoiqu’il prenne tous les risques – un seul ne lui suffisant que rarement. Et, dans la seconde d’après, le voici encore qui monte sans faiblir à l’assaut des cimes. Merci, Mahler, je te dois énormément et jamais je ne pourrai te le revaloir.
Je fume et je bois beaucoup trop mais je ne peux écrire au même rythme, je laisse doucettement monter la pression, puis j’enclenche la vitesse supérieure, et ça vient, tout en se mélangeant à du Mahler. Mais il m’arrive aussi d’avoir besoin de décompresser. Prends ton temps, me dis-je, va t’allonger, observe tes neuf chats, ou descends rejoindre ta femme sur le canapé. Il n’y a pas que les courses et le Macintosh. Et du coup je mets mon clignotant, je freine, et je gare cette putain de bécane. Des gens ont écrit que mes livres leur avaient permis d’aller de l’avant. Moi aussi, tout ça m’a aidé. Livres, courses et chats.
Mon bureau s’ouvre sur un petit balcon, et par sa porte vitrée je peux voir les lumières des voitures sur l’autoroute du Port, jamais elles ne s’éteignent, long ruban incandescent, sans début ni fin. Toute cette humanité en marche ! Vers où se dirige-t-elle ? Que pense-t-elle ? Ne sait-elle pas que nous courons tous à la mort ? Quelle mauvaise farce ! Voilà qui devrait nous faire aimer notre prochain, mais, non, on s’y refuse. Les banalités quotidiennes nous accablent et nous terrorisent, et le néant nous dévore.
Continue, Mahler ! Grâce à toi, cette nuit s’annonce merveilleuse. N’arrête pas, fils de pute ! N’arrête pas !

Charles Bukowski, Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, Traduit par Gérard Guégan, © Éditions Grasset & Fasquelle, 1999.

samedi 24 novembre 2018

Selby par Selby


"Dans la discothèque parisienne Le Palace, l'écrivain Hubert Selby Jr. se prête au double jeu de l'intervieweur et de l'interviewé. Il revient sur ce qui l'a poussé à écrire, le temps qu'il a fallu pour écrire "Last exit to Brooklyn", comment il a acquit son style, son intérêt pour Louis Ferdinand Céline et les raisons pour lesquelles il n'est pas venu vivre en Europe...
Dans la deuxième partie, il évoque le film "Last exit to Brooklyn", l'endroit et la façon dont il vit, sa foi..."  (c)Images d'archive INA

vendredi 23 novembre 2018

Sur Verlaine...

Jules Renard
1892
9 mars.
Hier, dîner de La Plume. Rares, les figures intelligentes d'hommes intelligents. Des laideurs étudiées comme des têtes de cannes. L'effroyable Verlaine : un Socrate morne et un Diogène sali ; du chien et de l'hyène. Tout tremblant, se laisse tomber sur sa chaise qu'on a soin d'ajuster derrière lui. Oh ! ce rire du nez, un nez précis comme une trompe d'éléphant, des sourcils et du front !
A l'entrée de Verlaine, un monsieur, qui se prouva imbécile quelques instants plus tard, dit
- Gloire au génie ! Je ne le connais pas, mais gloire au génie !
Et il bat des mains.
L'avocat de La Plume s'écrie :
- La preuve qu'il a du génie, c'est qu'il s'en fout.
Puis on apporte un peu de charcuterie à Verlaine qui rumine.
Au café, on le tire avec des « Maître », « cher Maître » mais il est inquiet, et demande ce qu'on a fait de son chapeau. Il ressemble à un dieu ivrogne. Il ne reste de lui que notre culte. Sur une ruine d'habit - cravate jaune, pardessus qui doit être en plus d'un endroit collé à sa chair -, une tête en pierre de taille de démolition.
(...)

14 mars.
Est-ce que le fils de Verlaine ressemble à Rimbaud ?
Vallette raconte qu'étant tout petit, par excès de trouble, il essuyait ses pieds en sortant de chez les gens.
On demandait à Verlaine :
- Maître, par où avez-vous le plus péché ?
Il ne répondit pas, mais il leva l'index et le retourna la pointe en bas, dans une direction « parlante ».
- Il y a dans Verlaine, dit Schwob, un honnête homme, un citoyen, un patriote, qui croit à l'utilité de sa vie, dit : « Moi, j'ai donné de la gloire à la France », et voudrait être décoré.

Jules Renard, Journal (1887-1910).

jeudi 22 novembre 2018

Dans le pot de lentilles...

"[…] Le confrère Touvabienovitch, revêtu lui aussi d’une blouse fort crasseuse… ni plus ni moins que les autres membres du personnel… ne me fit grâce d’aucun détail, d’aucun tournant de cette immense installation, d’aucun service spécialisé. J’ai tout vu, je pense, bien tout vu, tout senti, depuis le cagibi des piqûres, jusqu’aux oubliettes tabétiques, de la crèche aux essaims de mouches, jusqu’aux quartiers pour hérédos. Ces petits-là, syphilis infantiles, semblaient entre autres fort bien dressés, préalablement, ils m’attendaient bien sages, au passage, ils devaient jouer pour les rares visiteurs toujours le même rôle, la même petite comédie… Ils m’attendaient au réfectoire… attablés devant autant d’écuelles, par groupes, par douzaines, en cercle, tondus, verdâtres, bredouillants hydrocéphales, une bonne majorité d’idiots, entre 6 et 14 ans, enjolivés pour la bonne impression de serviettes, très crasseuses, mais très brodées… Figuration.
A notre entrée, ils se dressèrent tous d’un seul jet, et puis tous ensemble se mirent à brailler quelque chose en russe… la sentence ! « Tout va Très Bien ! … Nous sommes tous Très Bien Ici » Voilà ce qu’ils vous disent confrère ! Tous…
Toutvabienovitch avait des élèves dans le coin… d’ailleurs il se fendait la pêche, ce confrère est un des rares Russes que j’ai vu rire pendant mon séjour à Leningrad.
Voilà nos femmes de service ! nos infirmières du service !… On aurait pu, avec un peu d’attention… les distinguer, les reconnaître parmi les malades, elles semblaient encore plus déchues, navrées, perclues, fondantes de misère que tous les malades hospitalisés… Elles vacillaient toutes, littéralement entre les parois du couloir, exsangues, décharnées, croulantes en guenilles… d’un bord crasseux sur l’autre.
- Combien gagnent-elles ?…
- 80 roubles par mois… (une paire de chaussures coûte 250 roubles en Russie) … Et puis, il a ajouté, en surplus (dans son tonnerre habituel), mais elles sont nourries ! confrère, nourries !…
Il se bidonne ! Tout va très bien ! qu’il vocifère. Mais le meilleur de cette visite c’était pour la fin ! Les traitements gynécologiques !… la spécialité de Touvabienovitch. le bouquet ! … Un bazar, une collection, une rétrospective d’instruments, d’antiquités ébréchées, tordues, grinçantes maudites… qu’on ne trouverait plus qu’au Val-de-Grâce, dans les cantines et les trousses du baron Larrey, avec bien du mal… Pas un broc, un trépied, une sonde, pas le moindre bistouri, la plus courante pince à griffes, de cette répugnante quincaille rien qui ne date au moins des Tzars… des vraies ordures, un fouillasson bien déglingué de saloperies innommables, tessons rongés, sublimés, pourris de permanganate à ce point qu’aux Puces personne n’en voudrait… les rabouins refuseraient sans appel… pas la valeur du transport en voiture à bras… une poubelle très décourageante… Tous les plateaux, corrodés, écaillés jusqu’à l’envers… macérés… je ne parle pas du linge, des trous et de la merde…
Toutvabienovitch, dans cette zone, il était aux anges… C’était sa consultation ! le moment de son art !… Retroussant ses manches, il se met en devoir aussitôt, et le voici qui fonctionne ! Les culs partout se ressemblent. Les malades attendent leur tour… une ribambelle pour grimper sur le chevalet. Les étudiants, un peu abrutis, un peu boutonneux, un peu malveillants, comme tous les étudiants du monde prennent de la graine… il s’agissait de farfouillages, de décollages des replis de grands suintements du vagin… du col… de tamponnements à pleine vulve, de pressurer les Bartholins… enfin la bricole ordinaire… le casuel glaireux des métrites… Toutvabienovitch s’en donnait… toujours cordial… bien pétulant… haut de verbe… à son affaire gaillardement. Il m’en promenait plein la vue… c’est vrai qu’il était habile… il manipulait fort crânement avec une rude dextérité tous ces attirails en déroute, ces annexes, ces purulences… en grande série un petit jet de permanganate et floutt ! … Je te plonge dans une autre motte la moitié du bras… en pleine fièvre il faisait rendre un peu les glandes… toujours pérorant… il se secouait à peine les doigts… et floup ! fonçait dans la prochaine… pas une seconde de perdue… comme ça !… mains nues !… velues… dégoulinantes de jus jaune… sans doigtier absolument…
Je voulais pas du tout le gêner… paraître indiscret, mais quand même je voulais savoir… Quand il a eu trifouillé comme ça des douzaines de vulves, j’ai fini par lui demander :
- Vous ne portez jamais de gants ?…
- Oh ! pas la peine !… pas la peine confrère ! Ici Tout va Bien ! Tout va Parfaitement !… et de se gondoler… de plus en plus drôle… en pleine forme… Bien sûr que c’était pas de sa faute si le caoutchouc manque en Russie… Il profitait du voisinage pour regarder un petit peu dans le trou du cul… Il cherchait là aussi les gonos en bringue dans le pot de lentilles, les petits replis de l’anus. Il jetait d’abord un peu d’eau et un peu de vaseline alentour, et puis encore du menthol, il grattait avec ses ongles… enfin une petite cuisine. Et puis tout de suite, immédiatement, il refilait dans la prochaine vulve… Il s’arrêtait à l’entrée, une pression sur les Bartholins… Il était tout à fait heureux quand ça rendait vert, un jus bien épais, bien lié… Deux, trois tampons. Tout va Bien ! Confrère ! Tout va Bien !… […]"

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.