dimanche 19 mai 2019

J'aurai eu une existence d'épicier...

23 décembre 1928.
" Supposons que je vive encore une dizaine d'années ? D'ici là, j'aurai encore travaillé. Je m'en irai juste au moment que je pourrais jouir de mon travail. Car enfin, jusqu'ici je n'en ai pas joui, puisque ce que j'ai pu gagner comme écrivain n'a servi qu'à assurer mon existence la plus ordinaire. Avoir du loisir, voyager, me payer des fantaisies, si l'argent pour cela me vient un jour, il me viendra trop tard. Dire que si je n'avais pas une pareille ména­gerie, je pourrais aujourd'hui être libre, faire ce que je voudrais, me déplacer à mon gré, ce que je gagne avec ma littérature pou­vant presque y suffire ? Enfin, ce qui est fait, et que j'ai fait moi-même, est fait. Il n'y a pas à y revenir. Moi, l'aristocrate, le réfrac­taire par excellence, j'aurai eu une existence d'épicier. "

Paul Léautaud, Journal littéraire, Mercure de France.

mercredi 15 mai 2019

Ça a dû lui en boucher un coin...

« Aujourd’hui, 14 septembre, à trois heures de l’après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C’est la douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j’ai faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les compter. Ah! je puis me vanter que j’en ai vu des intérieurs et des visages, et de sales âmes… Et ça n’est pas fini… À la façon, vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j’ai roulé, ici et là, successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de l’Observatoire à Montmartre, des Ternes aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!… C’est à ne pas croire.
L’affaire s’est traitée par l’intermédiaire des Petites Annonces du Figaro et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç’a été tout : moyen chanceux où l’on a souvent, de part et d’autre, des surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c’est vrai. Mais elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux… Ah! il lui en faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce que… Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend guère pour son papier à lettres… Il est acheté au Louvre… Moi qui ne suis pas riche, j’ai plus de coquetterie… J’écris sur du papier parfumé à la peau d’Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu pâle, que j’ai collectionné chez mes anciennes maîtresses… Il y en a même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse… Ça a dû lui en boucher un coin.
Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui n’est pas loin du pays, s’appelle Le Prieuré… C’est à peu près tout ce que je sais de l’endroit où, désormais, je vais vivre…
Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d’être venue, à la suite d’un coup de tête, m’ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que j’en ai aperçu m’effraie un peu, et je me demande ce qui va encore m’arriver ici… Rien de bon sans doute et, comme d’habitude, des embêtements… Les embêtements, c’est le plus clair de notre bénéfice. Pour une qui réussit, c’est à-dire pour une qui épouse un brave garçon ou qui  se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances, emportées dans le grand tourbillon de la misère?… Après tout, je n’avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien. […]»

Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre, 1900, Editions Gallimard/Folio.

lundi 13 mai 2019

Moi je devais traduire...

« Voilà des années que j’ai envie d’écrire un journal. J’en ai commencé un au moment de la Libération. Je ne l’ai jamais retrouvé ; si je le publie, je suis perdu de réputation. Pendant que Paris se libérait lui-même, j’étais agrafé à Villeparisis par trois Boches qui voulaient absolument baiser. Ils en pleuraient : « Ach Paris ! » Ils y avaient été tellement heureux qu’ils voulaient tirer leur dernier coup avant de partir.
 Je les avais rencontrés dans un bistrot et je les avais ramenés au sana de Villevaudé, dans leur camion, parce que j’étais fatigué. Ils n’ont jamais voulu partir, d’ailleurs. J’ai fait trois prisonniers, en somme. (A ne pas avouer, parce qu’il aurait mieux valu pour eux qu’ils foncent jusqu’en Allemagne pour se planquer.)
  On arrive dans un café, ils voulaient la petite, ils étalaient l’argent, 1000, 2000 francs. La mère était scandalisée. A la fin, ils se concertent, reviennent, montrent la mère et disent : « Tant pis, on couchera avec la vieille ! » Moi je devais traduire. […]»

Albert Paraz, Le gala des vaches, 1948, Editions L’Age d’Homme.

samedi 11 mai 2019

L'insaisi... Romain Gary (1914-1980)


Une vie, une oeuvre... Une émission en Podcast...
Il fut un être paradoxal - contradictoire, insaisissable, impossible à situer - et, par la même, un être humain par excellence...
Rediffusion de l'émission du 09/12/1993.

Plus un entretien avec Romain Gary...
Plus l'émission Apostrophes : Romain Gary et Emile Ajar | Archive INA...



A boire et à manger...
Source

mercredi 8 mai 2019

C’était une femme qui aurait mérité un ascenseur...

« La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne se plaignait pas d’autre part, car elle était également juive. Sa santé n’était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c’était une femme qui aurait mérité un ascenseur.
  Je devais avoir trois ans quand j’ai vu Madame Rosa pour la première fois. Avant, on n’a pas de mémoire et on vit dans l’ignorance. J’ai cessé d’ignorer à l’âge de trois ou quatre ans et parfois ça me manque.
  Il y avait beaucoup d’autres Juifs, Arabes et Noirs à Belleville, mais Madame Rosa était obligée de grimper les six étages seule. Elle disait qu’un jour elle allait mourir dans l’escalier, et tous les mômes se mettaient à pleurer parce que c’est ce qu’on fait toujours quand quelqu’un meurt. On était tantôt six ou sept tantôt même plus là-dedans.
  Au début, je ne savais pas que Madame Rosa s’occupait de moi seulement pour toucher un mandat à la fin du mois. Quand je l’ai appris, j’avais déjà six ou sept ans et ça m’a fait un coup de savoir que j’étais payé. Je croyais que Madame Rosa m’aimait pour rien et qu’on était quelqu’un l’un pour l’autre. J’en ai pleuré toute une nuit et c’était mon premier grand chagrin. 
  Madame Rosa a bien vu que j’étais triste et elle m’a expliqué que la famille ça ne veut rien dire et qu’il y en a même qui partent en vacances en abandonnant leurs chiens attachés à des arbres et que chaque année il y a trois mille chiens qui meurent ainsi privés de l’affection des siens. Elle m’a pris sur ses genoux et elle m’a juré que j’étais ce qu’elle avait de plus cher au monde mais j’ai toute de suite pensé au mandat et je suis parti en pleurant. […]»

Romain Gary (Emile Ajar),  La vie devant soi, 1975, Editions Folio.