mardi 28 février 2017

Dans le pif...

Meudon Le Jeudi 25 juin 1953,

« Non J.J. Je ne vadrouille pas, et je ne vais jamais à Paris. Je ne vais que tous les soirs aux « commissions » - c’est un supplice, remonter de Billancourt, les patates, les carottes, la viande des bêtes, 2 Kil en remontée c’est dur, à 60 ans le battant en veut plus. Je réfléchis que je suis le seul de tous les potes et ennemis connus, après tant d’avatars, à m’appuyer ce rabiot d’épreuve. Ils s’arrangent tous en pleurnichant pour ne rien foutre – même les plus miteux, soi-disant. Tu me diras parce que tu es toujours astucieux : tu as en hauteur fraîcheur et somptueuse verdure. Non, j’ai les cheminées Renault dans le pif, dont l’usine des caoutchoucs. […]»

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Albert Paraz, 1947-1957, Nouvelle édition, p.441, ©Gallimard 2009.

lundi 27 février 2017

" Voici bientôt 5 ans que j’ai vécu sous escorte, au milieu d’une foule, que je ne me suis pas trouvé seul une heure. Etre seul est une exigence normale, comme boire et manger, autrement ce communisme imposé vous inspire la haine des hommes. "
Lettre à Mme Fonvizine écrite en février 1854. Dostoïevski, dans les notes de « Souvenirs de la maison des morts », p.501, Editions Folio.

dimanche 26 février 2017

Viens que je te lave le cul...

“[…] je me rends parfois chez les bonnes putes, et j’emploie ce mot dans son sens le plus noble, avec toute mon estime et ma gratitude, lorsqu’on prend soin de moi. […]
- Mon pauvre chéri.
J’aime. J’aime qu’on me dise mon pauvre souris… chéri, je veux dire. Je sens que je fais acte de présence.
Elle ajoute souvent :
- Enfin, tu as un regard. Au moins, avec toi, on se fait regarder. C’est pas seulement l’endroit. Allez, viens que je te lave le cul.
[…]  On me dit que ce n’était pas comme ça autrefois. La patronne du tabac rue Vialle, à qui je m’en suis ouvert, offrit une explication :
- C’est à cause des roses. Leurs feuilles sont roses comme les pétales du même nom, d’où image poétique, feuille de rose. C’était moins demandé de mon temps, mais le niveau de vie a augmenté, à cause de l’expansion et du crédit. Les richesses sont mieux réparties et plus accessibles. Oui, c’est le niveau de vie qui fait ça. Tout augmente et l’hygiène aussi. Les gâteries réservées aux privilégiés sont mieux réparties, on accède plus facilement. Et puis, il y a la prise de conscience, la banalisation, la rapidité, aussi, pour aller droit au but sans complications. De mon temps, par exemple, une jeune femme vous demandait avec tact pour suggérer : « Je te lave, mon chéri, ou tu le fais toi-même ? » et ça se passait debout, au-dessus du lavabo, elle vous savonnait la verge et vous l’amusait en même temps, pour l’accélérer. C’était très rare qu’elle vous lave le cul d’autorité, c’était pour les privilégiés. Maintenant, c’est l’hygiène avant tout, parce que ça fait assistante sociale  et prise de conscience. Elle vous fait asseoir sur le bidet et vous lave le cul d’office, parce que le niveau de vie est monté et c’est accessible à tous. Vous pouvez vous informer : c’est venu seulement il y a quinze, vingt ans, avec l’accessibilité générale de tous aux fruits du travail et de l’expansion. Avant, jamais une pute ne vous savonnait l’anus. C’était exceptionnel, pour les connaisseurs. Maintenant, tout le monde est connaisseur, on sait tout, à cause de la publicité, on sait ce qui est bon. La publicité met la marchandise en valeur. Le luxe, la feuille de rose, c’est devenu de première nécessité. Les filles savent que le client exige la feuille de rose, qu’il est au courant de la marchandise, de ses droits. […]”

Romain Gary (Emile Ajar), Gros-Câlin, Editions Gallimard/Folio, 1974.

Mes listes de lecture #1

Une liste de lecture un peu datée...

Pattaya Beach - Franck Poupart (excellent, Houellebecq en pire)
Une Histoire de la Lecture - Alberto Manguel (érudit, pas encore fini, à déguster)
L'Utilité de l'inutile. Manifeste - Nuccio Ordine (intéressant mais trop court)
Oeuvres complètes - Albert Londres (prend parti mais bonne plume, à déguster)
La Civilisation, ma Mère ! - Driss Chraïbi (excellent, chef-d'oeuvre?)
La Zone / La Valise - Sergueï Dovlatov (Bukowski russe, je simplifie un max, quoique...)
Une femme à Berlin : Journal 20 avril-22 juin 1945 - Anonyme (chef-d'oeuvre)
Regardez la neige qui tombe:  Impressions de Tchékhov - Roger Grenier (un bijou)
La rébellion - Joseph Roth (auteur à suivre)
Ebène - Ryszard Kapuscinski (chef-d'oeuvre (absolu?), cours d'ethnologie vulgarisé)
Moscou-sur-Vodka - Vénédict Erofeiev (désopilant)
Une enfance créole - Patrick Chamoiseau (3 livres, excellent pour 2/3)
Ceux de 14 - Maurice Genevoix (encore la guerre ! du côté des gradés cette fois)
Une journée d'Ivan Denissovitch - Alexandre Soljénitsyne (chef-d'oeuvre)
Le Pleurer-Rire - Henri Lopes (excellent)
Ravines du devant-jour - Raphaël Confiant (la créolité, excellent)
La rue Cases-Nègres - Joseph Zobel (excellent, (chef-d'oeuvre?))
Catch 22 - Joseph Heller (drôle mais trop long)
Les livres de Marc Safranko (distrayant, sauce Bukowski)
Eloge de l'ombre - Junichirô Tanizaki (chef-d'oeuvre ?)
Cioran/Guerne Correspondances 1961-1978 - Cioran
Cahiers - Emil Cioran (“bien plus pire” dans ses cahiers que dans ses livres :-))
L'insatiable homme-araignée - Pedro-Juan Gutierrez (plus apaisé)
Le Peuple des berges - Robert Giraud (haaaa Parissss! vu du peuple)
L'étrange Monsieur Joseph - Alphonse Boudard (la verve)

samedi 25 février 2017

C’est juste cochon...

Klarskovgaard Le 17 janvier 1951,

« Quant au sexe, mon dieu je l’ai trop en mépris vieux maquereau que je suis pour le lyriser, déifier comme ce brave confrère ! La reproduction seule me paraît grave : fabriquer un nouveau destin ! Oh là ça c’est terrible. Mais l’intromission d’un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque j’ai jamais vu là que du grotesque, et cette gymnastique d’amour ! cette minuscule épilepsie ? Quels flaflas ! Je suis [pour] avec Lénine. C’est un bon choc biologique, mais pas chez le tuberculeux – certainement – assez fébricitant ainsi – C’est du petit suicide. Le mec qui bande pour moi tu vois, c’est un client. Son chou-fleur à deux mains qu’attend qu’on lui raconte une histoire ! l’a ! l’amour ! Pas plus con ! Le vagin tabernacle ! Ils m’écœurent ! Pas que je méprise la beauté des dames retiens ! de loin ! Je suis de la cuisse comme pas ! Grec (pas homo !) adulateur des Dianes ! fétichiste des danseuses ! Mais c’est le sentiment là-dedans que je trouve l’ignoble mélange ! pas à sa place du tout ! ah païen ! je mélange pas. Le coup de filer ses 10 cc de sperme dans une moule je vois pas la Prière ! le grave : le môme ! cela seul est grave – le reste c’est juste cochon – Pourquoi pas certes ! Mais sans blablas ! »

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Albert Paraz, 1947-1957, Nouvelle édition, p.340, ©Gallimard 2009.

vendredi 24 février 2017

Je la suce comme un bonbon...

« Voilà trente-cinq and que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau  vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. […]»

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, 1976, Editions Robert Laffont/Pavillons Poche.