jeudi 21 février 2019

Comme une putain dans un monde sans trottoirs...


“ Quand je surprends en moi un mouvement de révolte, j’avale un somnifère ou consulte un psychiatre. Tous les moyens sont bons pour celui qui poursuit l’Indifférence sans y être prédisposé. ”

“ Prémisse des fainéants, de ces métaphysiciens nés, le Vide est la certitude que découvrent, au bout de leur carrière, et comme récompense à leurs déceptions, les braves gens et les philosophes de métier. ”

“ Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs. ”

“ Toutes les eaux sont couleur de noyade. ”

“ La tristesse : un appétit qu’aucun malheur ne rassasie. ”

“ Ces heures où il me semble inutile de me lever aiguisent ma curiosité des Incurables. Rivés à leur lit, et à l’Absolu, qu’ils doivent en savoir long sur les choses ! Mais je ne me rapproche d’eux que par les virtuosités de la torpeur, par les ruminations de la grasse matinée. ”

“ Tant que l’ennui se borne aux affaires du cœur tout est encore possible ; qu’il se répande dans la sphère du jugement, c’en est fait de nous. ”

“ Pour manier les hommes, il faut pratiquer leurs vices et en rajouter. Voyez les papes : tant qu’ils forniquaient, s’adonnaient à l’inceste et assassinaient, ils dominaient le siècle ; et l’Église était toute puissante. Depuis qu’ils en respectent les préceptes, ils ne font que déchoir ; l’abstinence, comme la modération, leur aura été fatale ; devenus respectables, plus personne ne les craint. Crépuscule édifiant d’une institution. ”

“ Il n’est pas élégant d’abuser de la malchance ; certains individus, comme certains peuples, s’y complaisent tant, qu’ils déshonorent la tragédie. ”

Emil Cioran, Syllogismes de l'amertume, Folio, 1952.

mardi 19 février 2019

Humain à peu près autant que la poule vole...

«[…] Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu’un aveu pas possible, une pilule qu’est pas avalable : que l’Homme est la pire des engeances !… qu’il fabrique lui-même sa torture dans n’importe quelles conditions, comme la vérole son tabès… C’est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !… Il faudrait buter les flatteurs, c’est ça le grand opium du peuple…
L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. Quand tout se tasse à peu près, le naturel reprend le galop. Pour ça même, une Révolution faut la juger vingt ans plus tard.
"Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes !" Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification !
Mais les Soviets ils donnent dans le vice, dans les artifices saladiers. Ils connaissent trop bien les goupilles. Ils se perdent dans la propagande. Ils essayent de farcir l’étron, de le faire passer au caramel. C’est ça l’infection du système.
Ah ! il est remplacé le patron ! Ses violences, ses fadaises, ses ruses, toutes ses garceries publicitaires ! On sait la farder la camelote ! Ça n’a pas traîné bezef ! Ils sont remontés sur l’estrade les nouveaux souteneurs !… Voyez les nouveaux apôtres… Gras de bide et bien chantants !…. Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c’était donc ça ! En coulisse on a changé de frime… Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début… à présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !…Ça serait pas eux, ça serait des autres… L’expérience leur a profité… Ils se tiennent en quart comme jamais… L’âme maintenant c’est la "carte rouge"… Elle est perdue ! Plus rien !… Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo… Qu’il pompe ! Qu’il défile ! Qu’il souffre ! Qu’il crâne !… Qu’il dénonce !… C’est sa nature !… Il y peut rien !… Le prolétaire ? en "maison" ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !… La cage !… Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !… Et c’est pas fini encore ! On fera bien n’importe quoi, pour pas avoir l’air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra "totalitaires !". […]»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 1936.

dimanche 17 février 2019

Contre l’encens zoologique...

Choubaka lit Emil Cioran (c)CHOUBAKA et SHADOKO
“ La chair est incompatible avec la charité : l’orgasme transformerait un saint en loup. ”

“ Après les métaphores, la pharmacie. — C’est ainsi que s’effritent les grands sentiments. ”

“ Commencer en poète et finir en gynécologue ! De toutes les conditions, la moins enviable est celle d’amant. ”

“ On déclare la guerre aux glandes, et on se prosterne devant les relents d’une pouffiasse… Que peut l’orgueil contre la liturgie des odeurs, contre l’encens zoologique ? ”

“ Dans la volupté, comme dans les paniques, nous réintégrons nos origines ; le chimpanzé, relégué injustement, atteint enfin à la gloire — l’espace d’un cri. ”

“ Deux victimes besogneuses, émerveillées de leur supplice, de leur sudation sonore. À quel cérémonial nous astreignent la gravité des sens et le sérieux du corps ! Pouffer de rire en plein râle, — unique moyen de défier les prescriptions du sang, les solennités de la biologie. ”

“ Au temps où l’humanité, à peine développée, s’essayait au malheur, nul ne l’aurait crue capable d’en produire un jour en série. ”

“ L’homme sécrète du désastre. ”

Emil CioranSyllogismes de l'amertume, Folio, 1952.

samedi 16 février 2019

C'est colombien... C'est bourrin... Mais c'est bien... (Luis Quiles)

Copyright (c) Luis Quiles
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jeudi 14 février 2019

A la Star Ac', téléréalité et consorts...

«[…] Comment éberluer, tenir dans les chaînes toutes ces viandes mornes ?… en plus des discours et de l’alcool ? Par la radio, le cinéma ! On leur fabrique des dieux nouveaux ! Et du même coup, s’il le faut, plus idoles nouvelles par mois ! de plus en plus niaises et plus creuses ! Mr. Fairbank, Mr. Powell, donnerez-vous l’immense joie aux multitudes qui vous adulent, de daigner un petit instant paraître en personne ? dans toute votre gloire bouleversante ? épanouissime ? quelques secondes éternelles ? sur un trône tout en or massif ? que cinquante nations du monde puissent enfin contempler dans la chair de Dieu !… Ce n’est plus aux artistes inouïs, aux génies sublimissimes que s’adressent nos timides prières… nos ferveurs brûlantes… c’est aux dieux, aux dieux des veaux… les plus puissants, les plus réels de tous les dieux… Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d’aujourd’hui ? Comment le plus infime crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?… déesses ?… recueillir plus d’âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ?… Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l’or et devant la merde !… Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités… Du coup, on la gave, elle en crève… Et plus nulle, plus insignifiante est l’idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le coeur des foules… mieux la publicité s’accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l’idolâtrie… Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. […]»

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

mardi 12 février 2019

Le Jardin des supplices - Octave Mirbeau

Présentation de l’éditeur
Le Jardin des supplices n’est pas seulement le catalogue de toutes les perversions dans lesquelles s’est complu l’imaginaire de 1900. L’ouvrage exprime aussi l’ambiguïté de l’attitude d’un Européen libéral, mais Européen avant tout, devant le colonialisme et ce qu’on n’appelait pas encore le Tiers Monde. Pour Mirbeau, la Chine est le lieu des plaisirs mortels et, par leur système pénal et l’invraisemblable raffinement de leur cruauté, les Chinois ne peuvent être à ses yeux que des barbares : Emmanuelle sur fond de guerre du Viêt-nam, comme l’écrit Michel Delon. Mais les Chinois vivent dans une société plus solidaire et matériellement moins asservie que la nôtre. Et surtout ils sont d’admirables artistes. Tel est le paradoxe de la Chine : un jardin de supplices mais aussi les plus belles porcelaines, les plus beaux bronzes que l’on ait jamais faits. " Voici donc les Barbares à peau jaune dont les civilisés d’Europe à peau blanche violent le sol. Nous sommes toujours les mêmes sauvages, les mêmes ennemis de la Beauté. "

C’est, je pense, plus une fix-up novel (des articles ou nouvelles misent bout à bout) qu’un réel roman. Trois parties se détachent : l’Homme a le meurtre dans le sang (discutions dans une assemblée), puis, critique de la politique et des politiciens (préparatif au voyage), et enfin, le Jardin des supplices (le « voyage » proprement dit). Mirbeau a vraiment une prose admirable et très ironique voire sarcastique, à prendre au troisième degré ; on ne pourrait certainement plus se moquer des politiciens comme il s’en moque ! Le Jardin des supplices est très beau en description florale et en horreur en tout genre ; aucune description de tortures ne nous est épargnée... Mais la lassitude, pour moi, vient de l’accumulation des noms de fleur ; pour un non botaniste, ce n’est pas facile de s’y retrouver. Cela reste cependant un texte très agréable à lire et souvent très drôle. Peut-être pas le premier livre pour commencer avec Octave Mirbeau.

« Prendre quelque chose à quelqu’un, et le garder pour soi, ça c’est du vol… Prendre quelque chose à quelqu’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent que l’on peut, ça, c’est du commerce… Le vol est d’autant plus bête qu’il se contente d’un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa… » p.74

« Pour un homme d’Etat, il n’est qu’une chose irréparable : l’honnêteté !… L’honnêteté est inerte et stérile, elle ignore la mise en valeur des appétits et des ambitions, les seules énergies par quoi l’on fonde quelque chose de durable. » p.93

« Notre escorte était nombreuse, en grande partie formée d’Européens… des Marseillais, des Allemands, des Italiens… un peu de tout… Quand on avait trop faim, on abattait un homme de l’escorte… de préférence un Allemand… L’Allemand, divine miss, est plus gras que les autres races… et il fournit davantage… Et puis, pour nous autres Français, c’est un Allemand de moins !… L’Italien, lui, est sec et dur… C’est plein de nerfs…
- Et le Marseillais ?… intervins-je…
- Peuh !… déclara le voyageur, en hochant la tête… le Marseillais est très surfait… il sent l’ail… et, aussi, je ne sais pas pourquoi, le suint… Vous dire que c’est régalant ?… non… c’est mangeable, voilà tout… » p.115

«[…] en quoi consiste la guerre ?… Elle consiste à massacrer le plus d’hommes que l’on peut, en le moins de temps possible… Pour la rendre de plus en plus meurtrière et expéditive il s’agit de trouver des engins de destruction de plus en plus formidables… C’est une question d’humanité… et c’est aussi le progrès moderne… » p.121

«[…] arriver quelque part, c’est mourir !… » p.129

« Mais regardez donc !… La fleur n’est qu’un sexe, milady… Y a-t-il rien de plus sain, de plus fort, de plus beau qu’un sexe ?… Ces pétales merveilleux… ces soies, ces velours… ces douces, souples et caressantes étoffes… ce sont les rideaux de l’alcôve…. Les draperies de la chambre nuptiale… le lit parfumé où les sexes se joignent… où ils passent leur vie éphémère et immortelle à se pâmer d’amour. Quel exemple admirable pour nous ! » p.214

« Ce n’est pas de mourir qui est triste… c’est de vivre quand on n’est pas heureux… » p.220

Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, Editions  Gallimard/Folio - 338 pages dont une centaine de pages de préface, notes, biographie, ...